La sonnerie d’un téléphone cellulaire qui retentit au beau milieu du silence de la nuit est autant plus terrifiant qu’un hurlement. Ce cauchemar qui n’en finit pas tant et aussi longtemps qu’on ne s’extirpe pas de notre sommeil et qu’on appuie sur le bouton pour répondre va m’habiter longtemps.
Trois heures vingt-six. Un mercredi duquel je ne verrai ni la matinée ni l’après-midi. Un jour qui aurait pu être comme les autres. Le boulot, le trafic du matin et celui du soir. Les nouvelles du soir. Un repas chaud. Peut-être même une bière. Mais non. Il aura fallu d’un simple appel au centre de mon petit bonheur pas compliqué du tout pour transformer cette vie presque idéale en un cauchemar digne d’un roman d’horreur.
Je n’avais pourtant pas eu de la difficulté à m’endormir la veille. J’avais pondu un article sur les gaz de schiste commandé par le bureau de Toronto. Grâce aux multiples ressources d’Internet et un bon contact au bureau du ministre, j’avais tous les éléments en mains pour écrire un bon papier. Une fois mon plan griffonné sur un bout de papier, je me suis installé à l’ordinateur et j’ai tapé sans arrêt pendant une heure. Je commence à avoir l’habitude de ces petits projets à la pige qui m’aident à arrondir mes fins de mois – ou plutôt à engraisser mon compte de banque pour un autre voyage en Espagne l’automne prochain. Voilà un des nombreux avantages de la vie de célibataire. Avoir son propre horaire, aucune contrainte familiale et la plaine liberté pour faire les plus belles folies sans avoir à s’expliquer.
Mais voilà que cette liberté avait aussi un prix. Surtout avec cet appel impromptu qui vint tout faire basculer ce mercredi-là.
J’ai crié, je crois. Ou plutôt, j’ai émis une plainte sourde en émergeant lentement de mes songes qui incluaient une jeune stagiaire aux cheveux roux qui m’avait fait de beaux yeux verts tout l’été et qui était malheureusement retournée sur les bancs de l’université à Québec. Ne croyez surtout pas que je suis du type vieux pervers et que j’entretiens des fantasmes érotiques sur les jeunes femmes qui peuplent mon univers de travail. Je suis tout ce qu’il y a de plus respectueux envers la jeunesse. Je ne fais que l’admirer. Non pas que je suis un vieux croûton comme le dit si bien Gaëtan, mon ami de longue date. Mais j’aime bien m’imaginer jardinier de la vie, entretenant les plus belles fleurs d’un immense jardin botanique d’un amour passionné. Pourquoi les arracherais-je de leur terre nourricière ou en briserais-je les fragiles corolles alors que seules leur beauté et leur parfum suffisent à nourrir mes désirs secrets? Du reste, j’ai de bonnes relations avec mes collègues du sexe féminin qui ont mon âge et qui m’accompagnent parfois dans un souper de famille, à l’occasion d’une fête ou d’un party d’été. Ce sont d’excellentes compagnes et je me suis même laissé aller à vivre en couple à quelques reprises. Mais mon côté indépendant – et le leur, faut-il le mentionner – m’a vite ramené sur le chemin du célibat qui me convenait mieux. Ce rêve mettant en vedette une délicieuse jeune femme de vingt-trois ans me convenait mieux qu’une triste réalité où on doit constamment argumenter, négocier, s’expliquer, faire des concessions et partager des tas de trucs qui me sont trop précieux. Je ne pouvais m’en plaindre.
Donc, le long regard vert d’une précieuse jeunesse s’effaça soudain au son du trémolo agressant de mon cellulaire qui retentissait depuis la table du hall d’entrée en ce matin très peu avancé ou cette nuit écourtée. Je poussai les couvertures et draps d’un geste presque violent, maugréant vers les murs sans couleurs que je longeai avec la certitude de naviguer sur une mer trop agitée pour m’en sortir indemne. Toute cette noirceur autour de moi n’eut rien de bien rassurant jusqu’à ce que j’atteigne le petit appareil qui m’appelait. Un petit point lumineux clignotait, me guidant vers lui. Une fois devant la lumière, je crus qu’elle allait m’aspirer, m’amenant plus loin encore que la petite Dorothée dans le Magicien d’Oz, au-delà des gardiens de la cour de la Reine de Cœur de la merveilleuse Alice aux pays des merveilles. Sauf qu’ici, je marchais dans une cruelle réalité et avant même de poser la main sur le téléphone miniature, je savais que tout le reste de ma vie allait être changé, massacrant le peu de confort que je m’étais tranquillement formé tout autour de moi, pour pallier les moindres coups.
Du coup, mon désir d’être éternel s’effondra sans que je sache trop pourquoi. Cette intuition me fit frissonner et j’hésitai avant de prendre le téléphone entre mes doigts. Je soulevai le rabat de l’appareil et je vis que le numéro entrant était bloqué. La tension monta d’un cran malgré que je fus presque soulagé de ne pas voir un numéro que je connaissais. Je portai le petit haut parleur à mon oreille tout en fermant les yeux.
- François Gélinas, dis-je en reconnaissant à peine le timbre de ma voix.
- Monsieur Gélinas? fit l’autre voix comme si elle ne m’avait pas entendue.
En temps normal, j’aurais immédiatement perdu patience mais il m’apparait aujourd’hui que je fis preuve de curiosité tout autant que de peur en entendant cette voix.
« Mon nom est Étienne Lévesque d’Urgence Santé. Nous sommes avec votre père. Est-ce que vous pouvez vous rendre à l’hôpital Cité de la Santé? Nous y serons dans quelques minutes. »
J’entends encore l’écho de cette voix tout jeune qui ne savait pas comment cacher sa propre panique. C’était peut-être sa première nuit sur la route et mon père était probablement son premier client urgent. J’eus alors mille questions à poser mais je restai là, silencieux, à opiner du chef, nu sur le palier, sentant le froid de la nuit m’engourdir peu à peu. Je vis les deux billes jaunes de la chatte qui me fixaient du haut du fauteuil tout près, intrigués de voir sa petite routine bousculée par ma présence.
« Monsieur? Vous êtes toujours là? »
Je m’étouffai avec la salive ou la bile qui me monta à la gorge :
- Qu’est-ce qui lui est arrivé? Qu’est-ce qu’il fait dans une ambulance au milieu de la nuit?
Le jeune homme parla avec son collègue en tentant de camoufler la conversation mais j’entendis quelques mots à travers les bruits et la distorsion.
- Écoutez, monsieur Gélinas. Je crois qu’il est préférable que vous vous rendiez au plus vite à l’hôpital. Je ne suis pas autorisé à vous en dire plus. Je suis désolé.
Autorisé? Qu’est-ce que c’était que cette merde administrative? On transportait mon père d’urgence à l’hôpital et on ne voulait pas me dire pourquoi? C’était complètement ridicule. Je n’entendis plus rien d’autre que les mots « Cité de la Santé » qui tournaient en rond dans ma cervelle ébranlée.
- D’accord, je comprends, dis-je, étonné que ces mots sortent de ma bouche. Cité de la Santé.
- Oui, à Laval… ajouta le pauvre garçon qui ne savait quoi dire de plus.
J’ignore ce qui s’est produit entre le moment où j’ai coupé la communication et mon arrive à l’hôptial. Tout ce que je sais, c’est qu’Il faisait terriblement chaud et que je tremblais comme j’étais pris d’une fièvre intense. La sueur me coulait sur les yeux, brûlant mes pupilles engourdies. J’ai probablement pleuré aussi car le devant de ma veste était mouillé. Tout le reste n’est qu’une brume étrange qui avait une odeur de brûlé.
Il n’y avait pas foule à l’urgence. Certaines personnes dormaient, allongées sur trois bancs. Une autre femme tricotait en soupirant à toutes les trois mailles. Elle me jeta un regard suppliant comme si je pouvais faire en sorte qu’elle passe la prochaine. Une autre grosse dame, au visage rouge comme un piment de Cayenne, me dévisagea avec cet air de psychopathe, cherchant probablement quel mal étrange m’amenait à l’urgence, moi qui marchait, respirait, voyait, bougeait comme une personne en bonne santé. Je fus bousculé par un civière poussée par des ambulanciers fatigués. Trois infirmières bourdonnèrent autour du nouveau venu, un motocycliste têtu qui ne savait pas que faire de la moto en octobre alors qu’il y a un vent glacial qui balaie les rues sous une pluie fine comme un crachin était courir à sa perte. Je me dirigeai lentement, presque à reculons, vers le guichet où une femme dans la cinquantaine ne daigna pas lever les yeux vers moi lorsque je tentai de lui attirer l’attention en toussotant.
- Pardonnez-moi, madame, mais je cherche mon père.
Elle leva enfin les yeux vers moi, pencha sa tête de côté et me fit une grimace qui se voulut probablement un sourire mais la rangée de dents ternies par la fumée de cigarette lui donnèrent plutôt un air de sorcière qui revenait d’une très longue soirée dans un bar de vampire.
- On cherche toujours quelque chose quand ce n’est pas quelqu’un.
Comme je ne répondis pas à son insipide boutade, elle haussa les épaules et tapota sur la barre d’espacement du clavier de son ordinateur :
« Nom de famille? »
- Gélinas.
Elle tapa les quelques lettres et enfonça la touche Entrée. Un bip retentit. Elle jura. Ses doigts s’activèrent sur le clavier et elle retapa sur la touche Entrée pour être encore une fois répondue par un bip insignifiant.
- Voyons, calvaire de câlisse. C’est quoi le problème à soir?
Elle leva les yeux vers moi et son sourire fut encore pire que le précédent;
« Assisez-vous sur une chaise, mon petit monsieur. Je vais faire fonctionner mon crisse d’ordinateur et vous dire où est votre père, je vous en passe un papier. »
Comme j’hésitais, elle insista en me pointant une chaise libre droit devant elle d’un geste brusque presque impoli. J’obtempérai non sans vouloir manifester mon désaccord dans ce traitement frôlant l’indécence. Je l’entendis parler au téléphone et elle frappa le clavier deux ou trois fois jusqu’à ce qu’une jeune interne arrive en trottinant pour la calmer un peu. Elle se pencha sous la table et rebrancha quelque chose qui émit une autre sorte de bip. Elle tapota sur le clavier et posa une main sur l’épaule de la préposée :
- Tu vois, Marie-Louise, c’est pas compliqué. Tu paniques à tout bout de champ alors que ce n’est que la connexion qui se débranche. Regarde, tu tires là et tu rebranches. Bingo!
- Facile à dire, ma petite pinotte. Tu es née avec un ordinateur dans ta couche tandis que moi…
- Toi, tu es plus têtue que ma grand-mère qui a un iPhone et qui défonce son budget avec des textos. Faut que je retourne en arrière. Et ne me dérange plus avec tes niaiseries. Débranche et rebranche.
- Bin oui, comme avec le moniteur cardiaque, hein Pinotte?
L’interne se pencha devant la préposée qui essayait de faire la fière mais la jeune femme lui empoigna le menton et murmura quelques mots inaudibles avant de disparaître dans la salle derrière elles. La préposé lui fit un bras d’honneur et me fit signe de m’approcher :
« Bon le nom de votre frère, c’était quoi déjà? Gingras? »
J’eus soudain une envie frivole de briser la vitre qui nous séparait et de l’étrangler. Je crois que cette manœuvre n’aurait pas duré plus d’une minute si je l’avais mise à exécution.
- Gélinas. Mon père s’appelle Raymond Gélinas.
- Bin, oui, je te niaise mon beau grand dadais. Gélinas, comme la Mitsou!
Elle tapa les lettres sur le clavier et attendit une seconde avant que l’écran ne se rafraîchisse. Je la vis lever les yeux vers moi puis replonger son regard vers l’écran. Elle se mordit la lèvre inférieur et prit une profonde respiration.
En la voyant ainsi se morfondre, je fus alors replongé dans mon propre cauchemar, sentant que le sol sous moi s’effritait, laissant un vide profond au-dessus duquel je flottai encore un instant avant de tomber dans la stupeur de celui qui sait bien avant de l’entendre.
- Monsieur Gélinas, vous voulez bien passer ici, dans le corridor. Je crois que le docteur Fernandez va vous parler à l’instant.
Elle souleva le combiné et dit trois mots qui me crevèrent le cœur : « Il est là ». Moi, je n’y étais plus. J’étais à mes milliers de kilomètres de là, à des centaines d’années dans un futur qui baignait dans des odeurs de passé. J’étais au fond de la mer, les pieds dans une vase cimentée aux squelettes de coraux préhistoriques. J’étais une flamme sur laquelle le moindre souffle faisait effet de tornade. Je n’étais plus qu’une ombre de moi-même.
J’entendis chacun des couinements de la semelle de caoutchouc de mes godasses sur le plancher ciré. Chacun de mes pas me tuait de plus en plus. J’eus l’impression que les murs du corridor se rapprochaient dangereusement de moi, qu’ils allaient me bouffer de l’extérieur me laissant avec mon âme paniquée dans un tourbillon de malheur. Toute ma vie était sur le point de verser dans l’horreur, je le sentais dans mes veines et èa travers la lumière glaude des néons au plafond.
Une main se posa sur mon épaule. Je vis, à travers mers brumes, le visage rondelet d’une femme d’origine hispanique qui me montra un visage ni heureux ni triste. Je pensai à un joueur de poker qui a une main perdante et qui sait que l’autre en a une toute aussi médiocre mais qui ne sait pas cacher son désarroi. Le docteur Ferdandez ferma la porte du petit local où se trouvait un minuscule bureau et trois chaises de plastique sorties tout droit des années soixante-dix.
- Asseyez-vous, je vous en prie, me dit-elle d’une voix sans accent, roulant un peu le r du dernier mot. Je crois que nous avons beaucoup de choses à se dire, monsieur Gélinas.
- Que s’est-il passé? Où est mon père? Est-ce qu’il va bien? J’aimerais le voir.
Je déclamai ces questions sur le ton d’un condamné qui sait très bien l’issue de cette rencontre. J’avais la bouche sèche et la transpiration qui m’enveloppait depuis quelques minutes commençait à refroidir. J’avais l’impression de sortir d’une piscine glacée.
- Monsieur, votre père a été victime d’une crise cardiaque. Il a été retrouvé sur un banc du parc devant chez lui. Lorsque les intervenants sont arrivés, il ne respirait plus. Nous avons tout tenté pour le réanimer mais c’était trop tard. Je suis désolée de vous l’apprendre ainsi.
Curieusement, je ne m’effondrai pas. Je me sentais plutôt soulagé. Le mystère de cet appel, l’aura de panique qui m’étranglait depuis la première sonnerie du téléphone jusqu’à ce que j’entende la mauvaise nouvelle s’estompa comme on efface la trace de craie sur un tableau noir tout neuf. Une fine poudre flotte dans les airs. On se retient pour éternuer. On regarde ailleurs. On voit un rayon de soleil. Et on se dit que ça va aller.
« Ça va aller? » me dit la femme d’un air inquiet en me voyant chercher la lumière du jour qui n’existait que quelque part à l’intérieur de ma tête, dans un coin isolé de mon enfance.
J’acquiescai, pas très sûr que ce fusse là la vérité. Je clignai des yeux, percevant enfin le sel de ma propre sueur sur ma rétine. Je serrai les mains et commençai à secouer le tête de gauche à droite, lentement au début puis de plus en plus rapidement, au fur et à mesure que la réalité me rattrapait.
J’étais orphelin. Un grand orphelin de 57 ans qui avait gardé au fond de lui toute la détresse d’un enfant de sept ans qui avait alors perdu sa mère. Mon père venait d’avoir 81 ans. Bien qu’il ne marchait plus aussi vigoureusement qu’autrefois, il tenait à prendre sa marche quotidienne avec Snookie, son labrador. Il n’arrêtait pas de clamer haut et fort qu’il allait vivre jusqu’à cent ans et qu’il allait s’occuper de nous tous, ses enfants et petits-enfants jusque sur son lit de mort. Il aimait la vie et ça paraissait dans son quotidien. Chaque fois qu’il m’appelait, il avait une bonne blague à me raconter. Chaque fois que j’allais souper chez lui, il me sermonnait comme si j’étais un enfant en première année ou me racontait ses premières armes en affaires ou ses grandes amours avec ma mère. Cette nostalgie emplissaient ses yeux de larmes retenues qu’il mettait sur le compte d’une vapeur de pelure d’oignon ou d’une poussière imaginaire qui lui picossait les yeux.
Le jour de son quatre-vingtième anniversaire, il voulut absolument sortir jouer dehors, dans les feuilles mortes, lancer le frisbee, jouer à la tag, comme il le faisait lorsqu’il revenait de travailler épuisé par les affaires, écœuré de négocier, de parlementer, de vendre ou d’acheter à rabais, ou encore de se battre avec les banques. Ça lui arrivait une bonne douzaine de fois par année. Il lâchait tout et passait du temps de père, comme il le disait, avec ses enfants. On passait des journées entières à jouer au Monopoly, au Scrabble, à faire des casse-tête ou des Legos s’il pleuvait ou encore à faire des compétitions de nage, des courses sur le sentier au bord de l’eau ou à la cachette. C’était un homme de tous les excès. Ou bien il se consacrait jour et nuit à sa business, ou bien il l’abandonnait à la dérive pendant quelque temps, cédant le gouvernail à son bras droit, le gros Lucien, et ne jurait que par ses enfants, Nicolas, Danièle, Mathieu et moi-même, l’aîné, son beau grand François qui allait un jour, du moins l’espérait-il, le remplacer à la barre de son entreprise de fer forgé. Espoir bien entendu déçu mais qu’il finit par accepter de bonne grâce, jetant alors son dévolu sur Nicolas qui avait plus la bosse des affaires que son grand frère.
- Ça va aller, dis-je enfin, repoussant les images de mon adolescence dans un coin de ma mémoire. Je peux le voir?
- Bien entendu. Vous êtes que ça va aller? Vous êtes très pâle et vous transpirez beaucoup. Vous désirez un verre d’eau?
Elle se leva et sortit de la pièce sans attendre ma réponse. Je ne percevais que de l’ombre devant mes yeux. Puis, je réalisai que j’appuyais fermement mes paumes sur mes paupières fermées tout en continuant mon va-et-vient avec ma tête, comme si le geste de négation allait tout effacer et remettre les pendules à l’heure normale afin de me donner la chance de prévoir le coup. Mais le vide traçait indéniablement une marque devant et derrière moi dans cette course folle qu’est la vie. Je devais rester immobile et admirer la bêtise de la pensée humaine qui entretient cette ridicule idée que nous sommes éternels. Belle éternité quand on a un père encore tout tiède qui attend notre visite à la morgue au quatrième sous-sol et les restes éparpillés d’une mère enfouis à deux mètres sous la pelouse entretenue du cimetière. Ci-gît le goût de vivre vieux, de l’espoir de vivre jusqu’à la fin des temps…
Le docteur Fernandez revint avec un grand verre d’eau et une aspirine. Elle posa maternellement une main sur mon front et m’intima à cesser mon manège d’enfant. Je la regardai intensément jusqu’à ce que je perçoive l’humain au fond de ses yeux volontairement professionnels. Cette petite lueur d’espoir me fit glisser du côté des éprouvés, laissant émerger la douleur qui se terrait ans mes tripes. Peut-être que je vis un peu plus d’eau au fond de ses yeux, un petit pincement au cœur qui brisait sa coquille somme toute aussi fragile que la mienne. Elle me serra la main et caressa doucement mes jointures raidies. Les yeux mi-fermés, elle me dit de me laisser aller, qu’elle avait tout son temps, ce qui n’était pas vrai, bien entendu, mais je me plus à la croire.
Après le tremblement de tous mes membres et que la montée des larmes ne pouvait être contenue, je sombrai dans le tourment du deuil. Ses bras m’entourèrent et je sentis son corps tout contre le mien, maternelle et surtout humaine. Je pleurai quelques minutes avant de me ressaisir. Elle me tendit un papier mouchoir et je m’excusai timidement, me sentant comme un enfant devant sa grande générosité.
- Prenez votre aspirine, monsieur Gélinas. Je vais aller voir si nous pouvons passer voir votre père. Restez ici et respirez profondément. Vous commencez déjà à prendre des couleurs.
Elle posa une douce main sur ma joue et me fit un clin d’œil complice avant de sortir sans bruit. Je me retrouvai seul avec moi-même, seul avec le vide et ma peine qui continuait de tailler en pièce la certitude de l’éternel. Je vis ma cinquantaine avancée comme un échec total. Je me voyais déjà foncer tête baissée vers le long ruban de la fin de cette course stupide pour en déchirer la trame et me laisser avaler par la lumière. Je me demandais à quoi tout ceci rimait, du pourquoi de la vie. Du coup, je retrouvai mes livres, mes affiches sur le mur de ma chambre d’adolescent. Mes fantasmes entretenus par des images mises en vedette par une lampe de poche coincée sous mon menton, agenouillé sous l’escalier, la main coupable sur mon sexe étourdi. Je me revis à rêver d’aimer passionnément cette mère qui était morte trop jeune, remplaçant les visages artificielles des bunnies par celui de cette femme qui m’était presqu’inconnue. Je ressentis aussi le honte de ces gestes obscènes posés dans le secret de ma solitude, me punissant par une douche glacée, maudissant le destin de m’avoir arraché cet amour qui avait laissé mon cœur saigner et se dessécher. Peut-être est-ce pour cela que je n’ai jamais pu me donner entièrement à une femme, à lui vouer un amour inconditionnel et passionné comme ceux qu’on voyait dansa les films ou qu’on pouvait lire dans les grands romans. J’avais trop peur de me la voir arrachée par la mort, ce traître qui traîne dans les ombres et qui se jette sur nous à l’improviste. Je n’avais pas peur de mourir mais je la craignais comme la rougeole ou les otites, plus criminelle encore, pour m’arracher mes frères ou ma sœur ou encore mon père. Mais, avec l’âge, cette folie s’est assagie. Je suis devenu plus cynique, l’acceptant comme une inévitable fin à toute espèce vivante. Je me suis initié à la méditation via le bouddhisme et j’ai découvert des tas de bons ouvrages sur le sujet. En fait, bien que je puisse accepter la mort des autres, j’en vins à me croire tout de même éternel, n’arrivant à me figurer logiquement et spirituellement ce qui se passerait après mon dernier souffle. Que toute cette mascarade de vie cachait quelque chose de plus grand que nous. Le temps a passé et du coup, le poids des années, la fatigue des sens, les amitiés se cimentant, les amours s’étiolant, tout cela avait formé un tout plus ou moins acceptable qui faisait du quotidien un semblant de bonheur avec lequel je m’accordais assez bien. Jusqu’à ce soir-là.
Un double coup sur la porte me tira encore une fois de mes rêveries. Le docteur Fernandez revint, affichant cette fois un sourire de compassion véritable :
- Ah, je préfère vous voir ainsi que tout à l’heure.
Elle posa le revers de sa main sur mon front et en parut satisfaite. Elle tira une chaise et l’approcha de la mienne.
« Vous savez, dans notre profession, nous avons à vivre ce genre de chose régulièrement. Cet endroit n’est pas exclusivement réservé au bonheur de voir des petits poupons naître. Disons que c’est plutôt le contraire. Surtout à l’urgence. On doit faire preuve de rigueur et… oh God, je ne sais pas pourquoi je vous raconte ça… »
Elle regarda ailleurs pour mieux prendre son souffle. Lorsqu’elle se tourna de nouveau vers moi, ses yeux étaient inondés de larmes.
« Mon mari est décédé il y a huit mois. Cancer. Je me croyais bien chanceuse d’être médecin quand on a appris la nouvelle. Je me suis dit qu’il aurait les meilleurs soins et qu’ensemble on allait passer au travers. Mais tout ça c’est passé si vite. En trois mois, son état s’est détérioré. Il n’y avait plus rien d’autre à faire que d’attendre. Et ce furent des jours très difficiles pour moi. Et quand il est mort, j’ai décidé de tout abandonner. Je croyais vraiment que j’étais responsable de sa mort. Je pleurais sans cesse, jour et nuit, tout en détestant ce métier que je croyais inutile. Mais je crois que cette expérience m’a rendue plus humaine et surtout, plus consciente que la mort est inévitable. Je comprends votre douleur, croyez-moi mais… »
Elle allait éclater en mille morceaux. Je posai un doigt sur ses lèvres et m’approchai d’elle.
- S’il vous plaît, ne dites plus rien. Je vous en prie, dis-je en prenant ses mains.
Puis, je posai un geste fou qu’on pourrait mettre sur le compte de l’émotion plutôt que celui du désir : je l’embrassai doucement sur la bouche.
Nous restâmes immobiles ainsi pendant quelques secondes, le temps de sentir un frisson tout le long de mon dos. Ses doigts s’entremêlèrent aux miens et nous fûmes au cours de ce bref moment seuls au monde avec notre peine.
« Je suis désolé, dis-je en reculant de quelques centimètres. Je n’aurais pas dû. C’est vraiment ridicule. »
- Non, François. Ce n’est pas ridicule. C’est humain. Sachez toutefois que je ne fais pas ça avec tous mes patients ou leur parenté ! répondit-elle en rougissant.
Nous nous sommes dévisagés quelques instants comme si cette pause allait nous permettre de mieux se connaître, de jauger si ce geste, accepté de part et d’autre comme presque naturel, allait avoir une suite. Elle était jolie malgré ses traits fatigués et ses yeux boursouflés. Notre silence avait tout de l’intimité malgré les bruits autour de nous. Personne ne s’occupait de nous et nous en étions heureux. Nous vivions chacun notre deuil, le mien accroché à fleur de peau et le sien comme une cicatrice encore toute fraîche, les deux sensibles à la seule pensée de l’être cher qui n’est plus qu’un souvenir encore trop vif pour être vague.
- Et cette jolie doctoresse, il a un prénom? demandai-je en frôlant une larme solitaire sur sa joue rebondie du bout d’un doigt brûlant.
- Mercedès. Mais mes amies m’appellent Mimi, dit-elle, visiblement gênée.
- Alors, Mimi, quand toute cette tempête sera finie, je reviendrai t’arracher à cette cacophonie débile et nous partagerons peut-être un bon cappucino et un beigne bien gras et sucré pour célébrer notre rencontre, si tu le veux bien.
Elle murmura un « oui, je le veux » de jeune fille tout excitée et me fit signe de reculer lorsqu’un préposé entra pour lui poser une question. Le charme était brisé, ou plutôt fêlé, rien d’irréparable. Elle donna des instructions et ajusta le fidèle stéthoscope qui l’étranglait pour l’éternité :
- Maintenant, monsieur Gélinas et moi devons aller son père. Après vous… fit-elle en glissant un clin d’œil à travers ce faux-semblant de froideur et de professionalisme.
Je la suivis dans le corridor et il me semblait que la lumière y était plus intense. J’aurais aimé qu’elle me prenne la main, qu’elle me guide dans ce nouveau labyrinthe de ma vie. Je me sentais perdu mais ce contact intime m’avait donné l’espoir d’une nouvelle vie, malgré que je ne connaissais rien de cette dame qui survenait à un moment assez inopportun. Je souriai intérieurement en songeant aux nombreuses fois où je m’étais assis à un bar pour examiner la foule bigarrée qui s’y entassait dans l’espoir de croiser un regard qui m’attirerait dans un tourbillon amoureux duquel je ne m’en sortirais jamais. En vain, je partageai un gin tonic avec une alcoolique, une autre dépressive ou une mère célibataire en quête d’un père de remplacement pour l’aider à boucler ses mois entre le restaurant où elle servait des clubs sandwich froids et la garderie à 7$ qui refilait à son fils de quatre ans des rhumes en série. Je me souviens également de blind dates où mon ami Gaëtan s’évertua à me jumeler avec une abonnée à vie à Weight Watchers ou une végétarienne naturiste qui écoutait des chants d’oiseau au lieu des symphonies de Beethoven ou des gymnopédies de Satie. Toutes ces tentatives se soldèrent à chaque fois par des adieux froids et sans lendemains. Je préférais me retrouver chez moi avec mon chat et ses miaulements discrets que d’avoir à m’expliquer au petit matin que j’avais peut-être un peu trop bu et qu’il était préférable que nos chemins se séparent pour le meilleur ou très certainement pour le pire. Jamais je n’aurais cru rencontrer une femme au cœur si sensible dans le corridor d’un hôpital la nuit où mon père rendit l’âme. On m’aurait dit cela lors d’un souper entre amis que je me serais bidonné. La seule chose que tu pouvais ramener chez toi lors d’une visite dans ces lieux infestés de maladies de toute sorte, c’est justement l’une d’entre elles. Et puis, ces être humains qui se tuaient à l’ouvrage, passant les patients l’un après l’autre comme un bétail humain, ce n’était pas mon idée d’y trouver la femme idéale.
Mais cette Mimi qui avait la démarche d’une gazelle entre les murs de cet enfer me donna à réfléchir sérieusement sur les curieux sentiments qui m’habitaient depuis que nos lèvres s’étaient cimentées. Je voyais déjà le visage de Gaëtan en apprenant la nouvelle. Il en profiterait pour me tirer la pipe et me rappeler mes élans de passion momentanés qui furent, bien malgré, de bien courte durée.
Elle devait avoir dans la quarantaine avancée. Elle savait les cheveux roux remontés dans un chignon. Plutôt courte mais proportionnée, elle avait des courbes qui n’avait rien à voir avec ces mannequins élancés qui donnaient faim juste à les regarder. Sa démarche était rapide et assurée mais elle semblait marcher sur une fine couche de sable. Placé juste derrière elle, je perçus le léger parfum de lilas qui m’avait secoué lors de notre premier contact. Comme si elle avait entendu les pensées folles qui me traversaient l’esprit, elle se retourna et me gratifia d’un sourire complice. Peut-être voulait aussi s’assurer que j’étais bien là et que je n’étais pas une illusion. Puis, nous stoppâmes notre expédition devant la porte d’une autre salle aux lumières tamisées. Deux lits aux draps bleus dont un seul était occupé par un patient aux formes incertaines sous le drap tiré jusqu’à la tête du lit.
- Tu veux que je t’accompagne? demanda-t-elle dans un chuchotement qui me fit pourtant sursauter.
Je fus de nouveau aspiré dans la panique du moment, réalisant que j’allais voir mon père inerte sur un lit qui n’était pas le sien. Je ne pus m’empêcher de me voir à nouveau comme un gamin qui courait autour du lit de ses parents endormis, un beau dimanche matin de printemps, tenant au bout de ses bras un Boeing 727 en métal, cadeau précieux reçu à la suite d’un voyage que mes parents avaient fait à Cuba avant les histoires de missiles et les embargos. J’entendais encore mon père qui se plaignait de ma présence et de celle des jumeaux qui me suivaient en riant bruyamment. Et de ma mère qui disait de nous laisser nous amuser, qu’on avait toute la journée pour ne rien faire. Ma mère, cette femme qui aimait s’amuser et rire. Qui riait parfois, et peut-être trop souvent, aux larmes. Des larmes que je crois maintenant être des larmes de rages devant la froideur de mon père. Pourtant, nous étions un modèle parfait de petite famille de quatre enfants, issu du grand boom des naissances des années cinquante et soixante. Je me revis du haut de mes sept ans, le roi du monde, le superman qui allait sauver la Terre du méchant envahisseur à trois têtes. Il n’y avait rien à mon épreuve. J’étais fait de cet acier inoxydable qui isole les enfants du reste de la putréfaction du monde des adultes. Puis, le départ de notre mère, la découverte d’un nouveau mot, la Mort, cette espère de bibitte noire, vide, sans visage, qui applique une corrosion certaine sur toute la certitude pourtant indestructible de l’innocence infantile. Je déboulais cet escalier menant à mon trône et me retrouvai au pied d’un monde que j’aurai dû découvrir beaucoup plus tard.
Il est vrai qu’on s’habitue au spectre de la fragilité de notre univers. On en vient à croire que même les souvenirs sont faits de ce ciment qui construisent des murs artificiels qu’on croit plus solides qu’ils ne le sont. Mais même les plus beaux souvenirs ne peuvent rien en face de cette réalité qui nous en apportent de nouveau. On voudrait s’y accrocher, comme à une bouée de sauvetage en plastique fabriqué en Chine. Et puis, la moindre vague transperce la fine couche et tout l’air qui les gonflait s’en échappe. Et cet air est vicié, un poison pour l’âme : parce qu’un souvenir ne peut ramener cette joyeuse réalité non plus que cet horrible cauchemar qui le suivait tout de suite après.
Ainsi, le corps inerte de mon père sous le drap bleu anonyme attendait que ce jeu entre le merveilleux et le terrible se dévoile à mon âme tourmentée. J’aurais préféré que Mercedès me tienne entre ses bras et me dise que tout allait bien, que tout allait merveilleusement bien. Me cacher dans ses bras maternels. Boire à même nos larmes d’enfance volée, d’amours dissolues. Elle attendait ce geste, ce regard, je le sais, je le devinais. Mais rien de tout cela ne pouvait se produire. J’étais sur le bout du tremplin, à cent mètre de tout ce bonheur et il fallait que je plonge et subir la descente avant de m’écraser sur le plat de l’eau stagnante. Le reste viendrait ensuite, naturellement, après la douleur.
J’acquiesçai et elle me suivit dans cette pièce qui sentait déjà trop la mort. À deux pas derrière moi, je perçus sa respiration profonde, comme si la douleur la rejoignait elle aussi. Je ne pouvais quitter des yeux la forme inerte sur le lit. La lumière tamisée me brûlait les yeux. Comme j’aurais aimé qu’il saute de ce lit en criant bouh comme on le faisait avant que je ne devienne trop vieux pour ces jeux. Nous nous serions faits une bonne peur et il m’aurait invité à aller prendre un scotch au sous-sol et jouer une bonne partie de billard en me questionnant sur mes amours inexistantes. Mais rien ne bougeait sinon le va-et-vient tranquille du rideau à quelques mètres de là et la poitrine nerveuse de Mercedès qui essayait de ne pas faire de bruit. Je fis quelque pas et j’y étais. J’allais ouvrir ce cadeau empoisonné qui allait faire de moi un orphelin dans sa manière la plus officielle qui soit. Regarder la mort en face, comme un grand. Puis je fus replongé dans ce matin fatidique où mon père m’avait annoncé la mort de ma mère :
- Il faut que tu sois un grand garçon, François. Un vrai homme, maintenant! avait-il dit à ce petit être de sept ans à peine pour tenter d’endiguer le flot de larmes qui pissait sur son visage enlaidi par la douleur inexplicable qui lui tordait les tripes.
J’aurai préféré de loin qu’on m’enlève tous mes jouets, qu’on me prive de télé ou qu’on me dise de ne plus jamais manger de tarte au citron à la meringue. Je n’aurai pas versé une larme de voir notre si jolie maison détruite par le feu ou arrachée par une violente tornade. Mais de savoir ma mère partie, morte, effacée de ma vie, cela, non, je ne pouvais l’accepter. C’était comme m’arracher le cœur et y déposer de la dynamite avec une horloge au tic-tac d’une constance menaçante jusqu’à la fin de mes jours. Je me savais désormais plus mort que vivant.
Je l’ai déjà dit : je crus qu’il allait bouger, se mettre à me raconter pour la Xième fois qu’il avait semé du trèfle blanc sur le côté de la maison, le côté qui est à toujours l’ombre ou encore qu’il a avait acheté cette nouvelle cafetière qui broyait les grains, dosait la poudre, calculait l’eau et qui sevrait un café tout à fait parfait, merci madame la Marquise des Pompons Doux! Mais il n’en fut vraiment rien. Le silence de l’immobilisme est une vraie calamité. Je suis resté figé devant mon père, ne sachant plus s’il me fallait parler ou simplement le regarder en retenant mes larmes. Je n’ai pas vu ma mère morte, son corps, m’a-t-on dit à l’époque, avait brûlé dans l’accident, dont au-delà de toute réparation. Ce sont des mots que j’ai entendu au téléphone, pendant la conversation entre mon père et le type du salon funéraire, celui qu’on appelait à l’époque l’« embaumeur ».
Le drap glissa sous mes doigts tremblants. Je vis d’abord que ses cheveux, rares sur le dessus de sa tête et assez abondants de chaque côté de son visage, avaient été soigneusement peignés après avoir été mouillés. Depuis quelques années, mon père détestait placer ses cheveux. Curieuse habitude quand on sait avec quel soin il se pomponnait avant d’aller présider à son entrepôt de fer forgé. Il prétendit, lorsque je lui en fis la remarque, que c’était pure perte de temps et que ça lui donnait un air de Léo Ferré, un artiste qu’il avait adoré dans sa jeunesse. Lui et Georges Brassens. Deux artistes que j’ai appris à détester car ils n’avaient rien en commun, du moins à mes yeux, avec les Beatles ou le seul et unique Elvis, the Pelvis, Presley. D’autres chanteurs et groupes vinrent définitivement éclipser les 33 tours aux pochettes ennuyantes de ces deux français soporifiques, durant mon adolescence, de sorte que je ne pus m’empêcher de sourire en le voyant ainsi, le cheveu lissé sur sont crâne presque dégarni. J’imagine que s’il était encore parmi nous, il aurait manifesté son désaccord de se voir coiffé comme n’importe qui et pas comme le grand « Léo ». Je pris une note mental de faire passer une de ses grands succès lors de la cérémonie des funérailles.
Il avait les yeux fermés, Dieu merci! Une autre long soupir s’échappa de mon nez. Ces yeux cachés derrière les paupières désormais cimentées, je les avais tant de fois vus se froncer alors qu’il essayait de me faire comprendre des mathématiques que lui-même ne possédait qu’avec que des connaissances de base. Ou encore lors de ma première fausse fugue alors que j’étais entré à 8 heures du matin après une escapade de près de trente heures avec les copains du coin. Nous étions aller camper sur l’une des îles de la Rivière des Milles-Îles, en face de Bois-des-Fillion. L’autobus avec notre matériel de camping, de pêche et des boîtes de conserve. Un peu de linge et de la bière, achetée par Gaëtan, qui était âgé de 16 ans à l’époque et qui avait l’air d’avoir 20 ou 21. Nous avions loué une chaloupe à un vieux résident riverain de Ste-Rose qui était tout fier de prêter sa vieille « bertha » toute vermoulu à quatre adolescents innocents pour une journée complète. Mon père, que j’avais tenu dans l’ignorance complète, m’avait attendu toute le nuit sous le petit toit du balcon-véranda, à compter les étoiles et regarder la lune faire tranquillement son petit bonhomme de chemin jusqu’à discrètement s’effacer au petit matin. Il n’avait rien dit en me voyant traverser le talus avec la mine d’un gars qui avait passé une nuit blanche et probablement trop bu de bière tiède. J’avais tellement la tête lourde que s’il avait ouvert la bouche pour me sermonner, je crois sincèrement que celle-ci aurait explosé comme une citrouille tombant d’un troisième étage. Je me rappelle qu’il s’était levé, tout doucement, me fixant si intensément de son regard sec qu’il m’intimida en une seule seconde. Du coup, ma folie d’une nuit m’apparut tellement stupide que je baissai les yeux. Mais une fois près de lui, il mit sa main sous mon menton et me redressa la tête afin que je puisse encore voir à quel point il avait été inquiet et que sa colère n’avait rien d’abusive. Il me fit signe d’entrer, le doigt tendu, ses yeux me scrutant comme si j’étais un extra-terrestre fraîchement sorti de sa soucoupe volante. Je suis entré, l’air de celui qui regrettait mais nous étions dans un combat silencieux où celui qui allait parler en première serait celui qui perdait la face, n’ayant pu régler son propre cas en gardant la bouche fermée. Je sais que cela peut vous paraître ridicule mais imaginez un peu combien, moi, l’ado un peu rebelle, j’avais de raisons et d’explications emberlificotées à lui donner, ayant une partie du petit matin pour y penser, n’ayant dormi qu’une dizaine de minutes ou à peine au maximum une heure durant toute cette escapade, et, en même temps, quels sermons complexes se tordaient dans son cœur de père inquiet de voir son fils parti, fugueur, peut-être mort ou sérieusement blessé, perdu, lui aussi, à jamais, le laissant seul avec cet autre deuil. C’était sans compter sur la colère évidente qui accompagnait l’angoisse de toutes ces pensées. Nous étions dans un simple combat de regard alors qu’il me suivait de très près jusqu’au pas de la porte de ma chambre, me regardant disposer de mon sac à dos sur le sol déjà encombré d’une multitude d’autres choses, m’intimant d’un geste théâtral, à me coucher sur le lit ce que je fis en retirant seulement mon jeans crotté. Il baissa le store et se penchant sur moi et m’embrassant sur le front en disant d’une voix douce et calme : « Ne me fait plus jamais ça, mon petit gars. Plus jamais! Sinon, tu ne peux pas t’imaginer ce qui t’attend au bout de ta petite aventure. Je t’aime et dors bien. » Je ne compterai pas le nombre de mots que cette courte phrase contient mais à l’époque, cela me parut comme une chapitre complet de l’apocalypse. Je suis resté immobile au centre du matelas, à fixer le plafond, comme s’il allait me tomber dessus d’une minute à l’autre. J’ai entendu mes frères et ma sœur se lever, recommencer leurs chamailles à l’endroit où ils les avaient laissé la veille, et j’ai entendu mon père préparer les traditionnels œufs du dimanche matin avant la messe de onze heures. Personne ne vint s’inquiéter de moi. J’étais de retour au bercail et cela suffisait grandement.
Le drap descendit jusqu’au cou et je le laissai retomber pour mieux admirer ce visage calme et détendu. J’aurai cru découvrir un visage crispé, grimaçant de douleur, sachant à quel point le simple fait de sentir son cœur partir à la dérive pouvait être paniquant. Mais mon père affichait une mine de celui du sommeil du juste, comme le dirait un poète. Ma propre respiration remplaçait la sienne dans ce long moment d’admiration pour celui qui a été, somme toute, au centre de ma vie pendant toutes ces années. J’étais, je dois l’avouer, celui qui s’occupait le plus de lui. Nicolas avait une vie d’aéroports et de bagages passant de Paris à Beijing comme on passe d’une boutique à l’autre dans un grand centre d’achats afin de vendre l’expertise en fer forgé qui faisait le prestige de notre nom à travers le monde, du moins en apparence. La jumelle, Danièle, avait épousé un artiste qui, lui aussi passait sa vie à trimballer des bagages mais sans cette dernière, laissée derrière avec ses trois grands enfants aujourd’hui à l’université, tout comme elle d’ailleurs. Quant au cadet, Mathieu, il n’avait pas encore trouvé ni de métier ni de profession qui puisse lui donner confiance pour affronter le regard de mon père. C’était un grand adolescent de 52 ans qui passait d’un job à l’autre comme on essaie toutes les sucettes dans une boutique de sucreries. Instable en amour, imprévisible lors des réunions de famille, c’était un angoissé de nature et soupe au lait dès qu’une once d’alcool entrait dans ses veines. Il n’avait que moi pour passer réconforter mon père lorsque ce dernier m’appelait en fin de soirée pour me raconter combien la maison était grande sans Agathe, qui était pourtant décédée cinquante ans plus tôt. J’étais le phare sur lequel il orientait les derniers kilomètres de sa destinée.
Je suis resté silencieux devant lui pendant un moment jusqu’à ce que Mercédès toussote légèrement derrière moi. Je me tournai et la vis me sourire avec délicatesse puis s’approcher de moi pour poser une main sur mon bras :
- Ça va aller? me dit-elle avec la compassion que je crus véritablement sincère.
On aurait ma compagne de vie depuis des siècles. Je lisais en elle cette tendresse qui restait terrée au plus profond d’elle-même, cachée par les affres du métier exigeant cette froideur calculée afin de ne pas se laisser emporter dans un tourbillon d’émotions que trop humaines. Pourtant, avec moi, je la sentie présente, comme je n’aurais jamais espéré, surtout dans ces circonstances. J’acquiesçai en me tournant légèrement vers elle pour lui ouvrir les bras. Elle s’y lova doucement et embrassa mon cou. Elle inspira profondément et l’embrassa de nouveau.
« J’aime ton odeur de la nuit. »
Ce fut comme si nous étions déjà amants. Elle était là, à fouiller dans mon intimité alors je devrais pleurer le départ de mon père. Et pourtant, elle m’accompagnait, me donner ce souffle de vie qui me tenait la tête hors de l’eau. J’étais en sécurité entre ses bras. Mais le contact fut de courte durée. Elle se retira sans brusquerie. J’entendais es voix dans le corridor voisin. Puis, elle pointa le plafond et fit une grimace agacée :
« Le devoir m’appelle. Il me reste 3 heures et je termine mon chiffre. J’aimerais qu’on se voit ce matin ou cet après-midi, tu le veux bien? »
- Il faut que tu dormes un peu. Ça fait combien de temps que tu es ici? Vingt-quatre heures? Tu as l’air épuisée. Je ne veux pas t’imposer ça et tout…
- Qui parle de m’imposer quoique ce soit? répondit-elle du tac au tac. Je vais aller prendre une douche et me reposer un peu. Je ne peux pas dormir quand je rentre comme ça. Mon corps va me laisser tomber vers 17 heures. Alors ne compte pas trop sur un souper en tête-à-tête. Par compte, si je dors quatre ou cinq heures, je serai ensuite disponible pour un petit drink ou un amuse-gueule tard dans la soirée. Je ne travaillerai pas avant mardi de toute façon.
On appela encore son nom. Une urgence dans l’urgence, comme si ça se pouvait dans ce monde. Je sortis une carte d’affaires et la glissai dans la poche de son veston blanc.
- Alors c’est rendez-vous pour un examen complet? dis-je en souriant.
- Oui, de votre âme et de votre cœur. Pour le reste, il faut prendre rendez-vous et ça peut être long, fit-elle en grimaçant.
Elle posa en baiser sur le bout de mon nez et caressa mes lèvres du bout de son index :
- Mes sympathies, François. Suis-moi, on va aller remplir des papiers.
Je remontai délicatement le drap sur le visage de mon père tandis qu’elle attendait devant la porte ouverte. Nous sortîmes affichant tous les deux le visage froid de circonstance alors qu’Il me brûlait de lui prendre la main. Des milliers de mots remontaient en moi tout comme un milliard d’émotions. Mais tandis que je m’éloignai de la chambre dans laquelle reposait mon père, ces émotions chaudes et rassurantes firent place à d’autres, moins drôles, inévitable qui allaient m’entraîner dans un tourbillon sans fin. Mais je ne me doutais pas vraiment de l’intensité de celles-ci.
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