
Je suis père depuis 21 ans. Mon père l’est en titre depuis 47 ans. Ça vous donne l’âge des fils, moi inclus. Deux fils majeurs et vaccinés, si vous me permettez le cliché.
En tant que père, je me sens responsable de la santé et du bonheur de mes enfants, même si l’un d’eux décide de couper les ponts et de m’ignorer. C’est viscéral. Je ne pourrais jamais renier un de mes fils. Ce serait un outrage à la vie, aux forces de l’univers. Ce qui sous-entend que je les aime sans condition.
Mais depuis quelques jours, je me pose la question du rôle du père dans la vie de ses fils, surtout si ceux-ci sont arrivés à un âge où ils sont, comment dirais-je… maître de leur vie, de leurs amours, de leurs enfants. Maître de leurs émotions, de leurs désirs, de leurs frustrations, bref de tout ce qui constitue un être vivant à part entière. En d’autres mots, puis-je m’immiscer dans leur vie pour leur dicter quoi faire ou ne pas faire, en dehors du rôle de conseiller et de ‘vieux’ sage que l’on peut se prêter plus souvent qu’autrement. On peut, en tant que fils écouter et surtout respecter le droit d’émettre cette intervention paternelle sans causer tout un émoi. Mais quand cette attitude dépasse les bornes, c’est-à-dire si elle entre dans le cadre personnel de l’enfant-fils, qu’advient-il de cette relation? Un être humain normalement constitué peut-il user de son lien filial et sanguin pour se permettre d’écraser les émotions, de se substituer au bon jugement de l’autre sous prétexte qu’il en a eu le droit dès votre naissance?
Ce sont des questions que je compte approfondir, non seulement dans le cadre de mes relations avec mes enfants mais de celles que mon propre père semble vouloir perpétuer, de manière plus subtile, certes, mais qui me donne à penser qu’il y a là une certaine forme de manipulation, voire de déculpabilisation en face de situations envers lesquelles le père ne peut faire autrement que de se décharger sur sa descendance.
Je pourrais citer des exemples pendant des heures et trouver les failles ou les arêtes de chacune de ces interventions sans jamais trouver de solution ou même d’explication plausible. J’en ressasse dans ma tête depuis hier et j’essaie de m’imaginer faire de même avec mes fils et je ne peux garantir que je n’agirais pas de la même façon. Hérédité, héritage émotionnel ou simple réaction naturelle de l’humain procréateur? Sont-ce là des réflexes de défense automatiquement générés qui peuvent même s’amplifier avec l’âge, surtout avec la ligne d’arrivée qui se rapproche dangereusement? À moins que ce ne soit qu’une illusion, celle de l’éternelle triade père-mère-fils qui fait encore des jaloux malgré que les années aient ajouté de la sagesse dans les deux camps. Des rancunes du passé, celle notamment du fils qui arrive au cœur du couple et qui a vite fait remplacer le papa dans l’ordre des priorités de la maman. Des manques à gagner, ceux qui représentent du temps qu’on n’a pas, à titre de père, su donner au bébé ou au tout jeune enfant, soit à cause du travail ou d’autres obligations, ou même par la peur de s’impliquer, de se donner, de se rendre vulnérable devant la donne de premier enseignant de la vie à ces fragiles créatures. Sans parler des racines profondes qui peuvent remonter jusqu’aux aïeux, dont on a longtemps tu les énormités appliquées sur leur progéniture au nom de la religion ou tout simplement à la mode du temps.
Je n’en sais rien. Je questionne.
Et le respect de la personnalité du fils doit être aussi inversé dans ce contexte. J’ai peine à croire que mon fils ne puisse pas respecter ce que je suis dans mon essence même. A-t-il le droit de me le dire, de me souligner mes défauts, de me remettre sur le droit chemin comme pourrait le faire un ami ou un frère? Dois-je nier que j’ai pu commettre des erreurs et ce faisant, lui remettre cette faute sur les épaules? Si le père et le fils sont des adultes et qu’ils ont une vie qui leur est propre, pourquoi pas, si c’est fait dans le respect?
Le problème, à mon avis, c’est le silence. Celui de l’enfant avant d’avoir atteint l’âge dit ‘adulte’ qui doit respecter papa et maman comme étant la seule et unique autorité en la matière. Et le silence qui s’en suit : celui où, une fois adulte, le fils réalise qu’il a été manipulé de telle sorte (de manière positive ou négative) qu’on a forgé son caractère, construit sa forteresse émotionnelle autour de ce que les parents croyaient bons. Et ce silence ne peut être brisé sous peine de rejet ou de froideur pure et simple. On vous reprochera alors, à titre d’adulte, de reporter le problème sur le dos des parents qui ont en effet fait de leur mieux pour vous ‘élever’. Alors, comment se défaire de ce poids? Pourquoi taire une faille si l’avouer ne pourrait que mieux ‘élever’ l’adulte qui tente d’en émerger? Pourquoi le père a-t-il peur de se faire mettre le doigt sur une erreur et de l’accepter en toute humilité sans que l’immense cathédrale de son expérience ne s’écroule tout à coup?
Je suppose que j’aimerais bien qu’un de mes fils vienne un soir, autour d’un bon verre de vin, seul à seul, me dire entre quatre yeux ce qui l’a aidé et ce qui l’a nuit dans la façon de l’éduquer à affronter le vrai monde. En toute quiétude, les émotions sur la table, sans violence ou procès.
Papa, je suis grand maintenant. Tu peux me laisser aller et faire mes propres gaffes, me tromper mais ne me juge pas. Papa, je suis grand maintenant. Puis-je te dire ce que tu m’as fait en n’étant pas là, le soir, ou en taisant tes émotions, ou en me félicitant d’un air distrait quand je te montrais mes premiers dessins? Puis-je aussi te dire que je t’aime sans que dans ton être intérieur tout se mette à trembler et que tu te sauves en prétextant une poussière dans l’œil?
Fils, tu es grand maintenant. Je dois te laisser partir et voler de tes propres ailes. Je ne te jugerai pas. Écoute mon amour pour toi. Fils, tu es grand maintenant. Dis-moi là où tu as eu mal quand je t’ai mal jugé, ou quand je t’ai puni, ou quand tu m’as dérangé dans mes rêveries d’enfant sans mère. Tu peux aussi me dire que tu m’aimes, tout simplement, et je t’en dirai tout autant.