mardi, juillet 25, 2006

Les normes


Je me rappelle dans les années '70 quand le Canada est passé au métrique, tout le bruit que ces changements ont fait. On ne pesait plus 150 livres mais un peu moins que 48 kilos. On ne mesurait plus 6 pieds mais 1,83 mètres. J'étais trop jeune à l'époque pour mesurer le véritable impact de l'adoption. Tous les produits devaient passer de 8 onces à 226,8 grammes. Donc, on a réduit (ou augmenté) les emballages et leur contenu pour arrondir ces chiffres à 225 gr ou 230 gr. Or, je suis convaincu que les fabricants, pour gagner un peu de sous (et couvrir les dépenses de cet ajustement nécessaire) ont volontairement arrondi à la baisse. Le consommateur paya donc (comme d'habitude) un peu plus cher pour un petit peu moins.

C'est le cas actuellement avec la réduction de la TPS. Certain systèmes sont construits avec cette taxe à 7%. Certaines ententes calculent de façon très complexe les ristournes ou les avances qui sont dûes soit au niveau gouvernemental ou tout simplement à la base même d'une comptabilité qui se respecte. Les parcomètres de Montréal en sont un exemple flagrant. Il en coûterait des milliers de dollars pour convertir ces petites machines qui incluent les taxes. Donc, nous payons plus cher notre stationnement. La Ville, pour ne pas culpabiliser d'empocher quelques milions de plus, s'engage à remettre ces sommes trop perçues à la réfection ou l'entretien des pistes cyclables, louable geste, s'il en est un. Certains se mettront à critiquer qu'on devrait améliorer le pavage infesté de nids-de-poule ou modifier la signalisation de plus en plus incompréhensible. Mais, c'est un tout autre débat.

Ce dont je veux vous entretenir est en parallèle à ce propos concernant les unités de mesure. En fait, il concerne les normes de fabrication de produits de consommation. Je suis de plus en plus irrité de constater que lorsque je vais chez Machin-Dépôt pour acheter une vis, un boulon, un bouchon, un joint, un quelconque accessoire qui s'accroche, se glisse, se visse ou se place tout simplement dans un ensemble acheté il a très peu de temps (lire un an ou deux), je ne trouve pas l'objet en question ou s'il y en a, il est soit trop petit, soit trop gros.

Des exemples :

Le lavabo du sous-sol coule. Je dévisse les tuyaux. Le joint en plastique est brisé et le col en métal est fendu. Vroom-vroom chez Truc-Dépôt. Après avoir fait le tour de l'entrepôt trois fois, je croise enfin un type en tablier orange-cruche. Il me guide jusqu'à la rangée 14a-section nord, bien nommé Plomberie et me montre les soixante mille bouts de trucs. Je repère le col et le remercie. Je cherche le joint, ruban à mesurer en main. Bonne grandeur, merci Roland-Napoléon. J'arrive chez moi avec mes 15 sacs (on ne va pas chez Dépit-Dépôt sans s'équiper de choses inutiles!). Je cours au sous-sol avec mes achats: le col est un millimètre trop petit. Quant au joint, si on sert trop, il se déforme parce qu'il est trois millimètres plus large que le tuyau sur lequel je le pose.

Il y a quelques années (en 2000, pas en 1869...), j'ai acheté un magnifique ensemble de salle à dîner dont les chaises sont faites de métal finement ouvragé. Pas un truc de millionnaire mais juste assez pour me sentir ailleurs que chez Nickels. Bref, après 6 ans de bons et loyaux services pour nos fessiers, les petites rondelles de plastiques qui recouvrent le bas des pattes de chaises s'effritent. Je les retire avec un tournevis et je roule vers mon Visse-Dépôt préféré. Dans le rayon de Pattes et Sous-pattes, il y a des roues, des tubes, des capuchons noirs, bruns et blancs, des trucs à clouer ou à coller. Du 1 pouce et du 7/8e de pouce (eh oui, trente ans après, on est encore dans le système britannique). Je cherche en vain ce petit capuchon d'un pouce. Nil. Rien. J'accroche un grand nain qui sifflote du U2 et il me dit "Oui, oui, on en a, je pense, je suis pas mal sûr dans la rangée AK-45" et me ramène à l'étalage Pattes et Sous-pattes. Il se ronge les ongles. Je n'ai pas eu la berlue: Ça n'existe plus. Avis au propriétaires de tables et de chaises en métal... Par contre, si vous avez acheté votre table en 1869, il y a ce qu'il faut (je vous le jure!)

Nous avons remplacé tous les boîtiers de bouches de ventilation. Ces petites grilles étant vraiment encrassées (et quelques-unes rouillées), nous avons pris les mesures intérieures et extérieures du boîtiers et de la grille. Direction Rénovateur-à-Gogo en famille. Au bout d'une longue rangée (probablement l'autre côté de la frontièere américaine), nous trouvons les boîtiers en plastique, en métal, en bois, de tous les formats. Nous sortons les sifflets et chapeaux de fête: Bravo, on a trouvé! Mais pourquoi le boîtier original qui mesurait 10 pouces et un quart de longueur en 1980 est désormais à 10 pouces? Pourquoi le 2 pouces et quart de largeur s'est récemment retrécit à 2 pouces?

Ce ne sont là que des exemples très ordinaires mais ô combien trop fréquents de la déception qui attend le consomateur (et bricoleur) lorsqu'il veut faire des économies. Les fabricants se donnent-ils le mots pour réduire de 10% le format de toutes leurs pièces afin de nous obliger à acheter un lavabo au complet, un ensemble de salle à dîner au goût du jour ou refaire tout le système d'aération?

Je conserve depuis des lustres les vis, boulons, rondelles de tout formats car ils peuvent servir à tout moment et c'est heureux car il arrive très souvent que j'achète une plaque murale pour une prise électrique avec des vis qui mesurent à peine 5 mm. Les bonnes vieilles maisons (avant les années '80) étaient construites avec des matériaux encore solides et durables. On installait encore avec soin tout ce qui constitue une maison digne de ce nom. Or, certaines prises de courant sont bien ancrées sur le 2 par 4, un peu plus en retrait que le mur. Que voulez-vous faire d'une vis de 5 mm dans ces cas-là? Ne cherchez pas de vis plates de 10 mm chez Dépôt-Gaga. S'il y en a, on les vend en paquet de 500.

Tout ça me fait peur car qui sait ce que d'autres accessoires ou machin-trucs à remplacer un jour nous réservent. Tout le monde se plaint de la vitesse avec laquelle l'électronique change. Dans quelques années, votre collection de CD et de DVD ira rejoindre les bacs remplis de vinyles et de cassettes audio ou vidéo. Votre frigo qui ne reçoit pas l'internet ne pourra pas se vendre aux puces. Votre téléviseur 27 pouces plus profond que large (et plus lourd aussi en effet) coûte déjà plus cher à réparer que d'en acheter un nouveau (qui, incidemment, nécessitera des réparations deux fois plus rapidement).

Alors les normes, c'est pour les utopistes. Si quelque chose brise, jette-le et achète-toi du nouveau.

lundi, juillet 24, 2006

Occupé


Dans ma dernière chialerie, j'ai mentionné à quel point notre monde moderne est stressé, pressé de tout faire pour avoir du temps pour... stresser davantage. Comme un hameçon jeté dans la mer, ma réflexion s'est étendue dans un large hamac et a profité du beau temps pour se laisser bercer par les secondes. Et c'est dans cette farniente très temporaire que j'ai enchaîné sur les occupations.

Je suis une personne qui adore ne rien faire. M'écraser sous un parasol et lire un bon livre, voilà un idéal que j'entretiens. Depuis mon adolescence, être étendu ou bien assis constitue un privilège que je chéris et dès qu'il se présente. Je suis encore reconnaissant qu'il survienne de temps en temps. Mais nos vies d'adultes, nos obligations tout comme nos choix font en sorte que le matin s'amène avec son lot de possibilités de farniente mais dès que le soir se pointe, on fait un petit bilan et la relaxation et la paresse sont dans le rouge alors que le nombre de tâches et d'activités de tout acabit dépassent nos prévisions. On s'étonne d'avoir autant accompli en si peu de temps et on se plaint du manque de temps pour en faire plus. Ce n'est plus une question de course contre la montre mais un étalage de mouvements et d'actions qui se targue d'avoir repoussé les idées de neutralité, d'immobilisme et de repos.

Dans notre société où l'excellence et la performance sont une qualité privilégiée chez les individus, il est de plus en plus difficile de justifier un moment tendre ou une sieste dans l'après-midi. Seuls les retraités peuvent se permettre ces écarts. Et encore : on les entends vite dire qu'ils s'ennuient et on les croisent derrière un comptoir de MacDo ou en train de refaire l'aménagement paysager en regardant leur montre et se remettre à chialer comme le temps passe vite.

Ma blonde est une femme active. Il est rare qu'elle reste assise plus de cinq minutes. Notre nouveau petit nid a eu besoin de nettoyage, peinture et décoration. Or, il ne se passe pas une journée où elle imagine cette porte repeinte ou ce lustre changé. Elle regarde un store vertical et se demande si la couleur est ce qui la dérange. Elle veut repasser, sarcler, tondre la pelouse, chasser les perce-oreilles, changer l'interrupteur du salon.

Je suis plutôt du côté des poètes (d'où le nom de ce blog), préférant la plume ou le pinceau au marteau ou le tournevis. J'aime réfléchir à un ver laissé en suspend ou à une teinte plus vraie plutôt qu'à la surface d'un plancher à sabler ou le type de finition d'une peinture au latex. J'aime ce vide apparent duquel je m'enveloppe et qui me sert de cocon. Il me sied bien. Mais il me nuie car il n'est pas dans les rythmes de ce monde, celui des actifs. Occupé, voilà le motto du genre humain en ce début de troisième millénaire.

J'ai passé une partie du week-end à essayer de placer mon coin d'art (qui est désormais combiné à celui de mon travail) et à poser un plancher flottant. Bien que je sois extrêmement satisfait de ma fin de semaine, j'ai l'impression que j'ai perdu du temps à tout l'occuper. J'aimerais décidement mieux égrainer les secondes en respirant doucement. Cela viendra, je suppose. Pour l'heure, désolé, je suis occupé.

Mais qui est responsable de ces occupations double ou triple de notre emploi du temps? Je fais souvent référence aux expériences passées pour essayer de m'ajuster dans ce monde complexe du temps et de l'argent et je constate que j'en suis responsable. Je suis donc le seul coupable et je ne devrais pas me plaindre. J'ai lu, il y a longtemps, un conte qui parlait du temps. On comparait les secondes de chacune de nos journées à des dollars. L'histoire disait qu'on offrait 1 millions de dollars chaque jour mais qu'à minuit on recommençait à zéro. C'est dire que chaque seconde est précieuse. Il faut donc les utiliser à bon escient. À quelles fins? Ah! Voilà la vraie question. Pour un homme d'affaire, c'est de tout mettre dans la bonne conduite des affaires, faire les bons investissements. Pour la jeune mère, c'est de donner toute l'attention à son poupon. Pour le programmeur, c'est d'écrire du code efficace sans bogue. Pour l'écrivain, c'est d'écrire les plus belles phrases inspirées du moment et pour le peintre, c'est de capturer l'essence de la réalité à travers les couleurs et les matériaux utilisés.

Ce qui nous ramène à soi. On doit alors se poser la question: qui suis-je vraiment? Ce n'est pas facile d'y répondre dans ce monde exigeant. Le peintre qui dilue les minutes de sa créativité recevra-t-il son dû pour mettre du pain dans son assiette? Le poète qui déposera à la sueur de ses émotions des vers merveilleux profitera-t-il de quelque intérêt par-dessus son maigre pécule?

J'ai bien peur que le temps ne soit désormais trop attaché au dollar et à la bourse. On ne consacre plus de temps à l'art. Les gens visitent les galeries et regardent leur montre. Nous devenons de plus en plus marginaux. Pour faire quelques sous, l'artiste doit se battre et faire comme l'homme d'affaires et travailler dur. Ou bien, il choisit d'être occupé. Très occupé. Et s'oublier...