jeudi, novembre 18, 2010

Passé décomposé - Chapitre 4

Des photos en noir et blanc. Trois bobines de films 8mm en couleur. Des diapositives. Des papiers, des lettres surtout. Tout y était. Je me sentais comme si on venait de me frapper avec une batte de baseball. Mon cerveau était en panne parce que trop de choses y avaient été tout à coup entassées. J’avais les bras et les jambes engourdies et ma gorge était remplie de bile. J’aurai aimé pouvoir crier comme Mathieu venait de le faire. J’aurais aimé pouvoir m’enfuir, aller le rejoindre sur le patio derrière et frapper le bois de mes pieds et de mes jambes, de jurer comme un fou vers ce ciel qui ne nous retournait plus que du bleu d’une pureté indécente.
Comme il devait rigoler, notre cher père, du haut de son nuage ou du fond de son enfer personnel, si une telle chose existait. Sur le coup, je le détestai. Toute ma certitude sur la réalité de ce qui m’entourait venait de s’effondrer. Comment pouvait-on être certain de quoi que ce soit si de telles choses pouvaient surgir comme ça pour détruire toute les certitudes en une seule matinée? Je n’étais pas étranger aux principes fondamentaux bouddhistes qui établissent dès les premières lectures des débutants que tout est impermanence. Rien n’est aussi véritable que ce que l’on croit. Notre esprit façonne la réalité, interprète ce qu’il voit, juge, rejette, transforme, déforme les événements, les souvenirs, même les couleurs, pour que cette réalité s’adapte à notre perception interne. Même le « moi » qu’on croit être la seule chose qui soit vraie dans ce labyrinthe de chimères est aussi futile et fragile que le reste, si ce n’est le pire. Mais, j’avais tout de même une réserve dans ces préceptes savants, qui faisaient tout de même du sens : il y avait des choses qui, qu’on le veuille ou non, étaient vraies et on ne pouvait le réfuter à moins d’être un savant passionné de physique quantique. La chaise sur laquelle je m’assieds, est un siège solide sur lequel repose mon corps au moment où j’y suis assis. J’ai vu et j’ai été fasciné par le film « La matrice » dans lequel même cette constatation peut être discutable mais le fait est que dans ce que je perçois il y a des choses qui sont vraies, solides, pertinentes, nonobstant toutes les théories et philosophies que les savants de ce monde peuvent émettre.
Une de ces réalités à laquelle nous nous étions tous accrochés était la mort de notre mère. Or, voilà que cet ensemble complexe de souvenirs, de cauchemars, de tristes moments de rappel de son court passage sur cette terre, de joies partagées avant et après son départ, avec ou sans notre père s’est effondré comme un vulgaire château de cartes par la seule petite brise empoisonnée de la vérité.
Ma mère n’était pas morte.
J’avais l’impression d’être entré de plein fouet dans un mur de ciment et qu’au lieu de me briser le crâne, il y avait des dizaines de clowns qui me pointaient du doigt en hurlant de rire. Toute cette ribambelle de tristes individus me tenaient par le bras et balançaient mon corps disloqué sur un fond de poussière toxique, de feux éternels. Cette douleur qui me déchirait les entrailles n’arrivait pas à se frayer un chemin pour éclater au grand jour. Je restai là avec les documents entre les jambes, mes yeux brûlants de larmes invisibles. Dans ma tête étourdie par le choc, il n’y eut pas une seule question qui ne comporta pas en filigrane le mot « pourquoi » inscrit de multiples façons, bombardée par une équipe de kamikazes invisibles qui passaient chacun des mes organes internes à la baïonnette en hurlant des mots étranges d’une voix éraillée.
Maman était vivante.
Peut-être étais-je mort sans le savoir. Toute cette mise en scène n’était peut-être qu’un dernier sursaut de mes neurones fatigués et mon cerveau venait à peine de commencer sa lente décomposition. La vermine s’emparerai de moi et je ne pourrais plus crier ou me débattre pour les en empêcher. La mort m’allait si mal. Il me fallait vraiment mourir de cette mort, doublement m’échapper de ce cul de sac au bout duquel je me terrais, dos à un mur froid recouvert de lames qui me perçait doucement les chairs. Je fermai les yeux mais toute la douleur de la lumière resta imprégnée dans mes pupilles. Je ne sais plus si je respirais. Si la mort venait, elle serait tout ce qu’il y a de plus bienvenu au terme de cette vie tumultueuse à la finale orgiaque. C’en était fait de mes petits moments de bonheur de dernière minute. Je ne me souvenais même plus du nom de cette femme avec laquelle j’avais fait l’amour quelques heures plus tôt. Non plus de son visage. J’étais seul au centre d’un trou noir qui allait d’un instant à l’autre m’aspirer, m’amener dans le vide d’un monde qui, au fond, n’a pas de sens. C’était une bonne blague. Dieu, s’il existait, devait bien rire du haut de son immense grandeur.
Puis, comme si quelqu’un venait de prendre la main à la toute dernière minute, je ne sentis secoué et une voix, issue d’un profond puits, parvint à m’extirper de ma folie. Cette voix, je la connaissais mais je n’arrivais pas à lui donner un nom. Je ne le sus que lorsque je sentis la colère monter en moi. Du coup, je revis toutes les engueulades que j’avais eu avec Mathieu, de nos prises de becs irréconciliables qui faisaient de nous deux ennemis fraternels. Mathieu était là, gigantesque, devant moi, me secouant les épaules :
- François, il faut aller la retrouver.
Il répétait incessamment cette phrase, martelant ma tête de sa voix agaçante. Il avait les cheveux défaits, sa bouche exprimait un rictus de démence et ses yeux, encore écarquillés par la terreur, me fixaient avec trop d’insistance, me menaçaient. J’étais prisonnier de sa présence, moi qui aura souhaité alors m’enterrer loin dans une forêt enchantée, pour retrouver les petits bonheurs tout simple de ma vie d’avant. Au fond, dette réaction était bon signe car je me retrouvais encore une fois les deux pieds sur terre.
- Répond-moi, François. Dis quelque chose. Il faut aller la retrouver. Elle est vivante.
Il me gifla et toute ma cage de verre vola en mille morceaux si fin que j’en respirai une bonne bouffée, irritant ma gorge et empoisonnant mes poumons. J’étais de retour mais je ne connaissais plus ce monde dans lequel je me trouvais. Ce n’était plus ma réalité. C’était celles des autres.
Je regardai au tour de moi et le visage de Mathieu m’apparut enfin comme celui d’un adulte à l’âme d’un enfant perdu. Je le pris dans mes bras mais je ne savais plus lequel de nous deux avait besoin de se faire rassurer. Nous sommes restés comme ça quelques secondes à peine car il me repoussa en me demandant de reprendre mes esprits. J’en fus secoué : mon petit frère que me disait de revenir sur terre, d’affronter la réalité.
Je lui tapotai une joue et retombai sur mon fessier et regardant d’un regard panoramique tous les papiers autour de nous.
Je levai les yeux vers la porte du coffre-fort et son contenu vidé à mes pieds. En un clin d’œil, je me revis mettre la main à l’intérieur, quelques minutes plus tôt, anxieux de trouver enfin cette vérité que notre père nous avait cachée. J’entendis encore les questions en série de Mathieu derrière moi qui s’était rapidement rapproché, n’en pouvant plus de me voir prendre tant de temps pour en examiner le contenu :
- Et alors, c’est quoi. Regarde, il y a des photos. Regarde cette femme! Il y a des factures, des tas de factures…
- Arrête de poser des questions, m’étais-je écrié et lui enlevant les doigts de l’intérieur du coffre. On va procéder avec soin, c’est la moindre des choses. Je vais prendre une chose à la fois et te la passer.
Il grommela quelque insulte entre ses dents et suivit mes gestes du regard : je sortis le paquet de papiers, de photographies et d’enveloppes empilées pêle-mêle entre les quatre murs d’acier. Puis, tout doucement, je me suis assis au beau milieu de la pièce, avec lui à mes côtés, jetant des regards inquiets sur la pile que je déposai doucement devant moi. Nous étions beau à voir, à ce moment-là : deux enfants en quête d’un passé révolu qui allaient explorer tout un pan caché de l’existence de leur père. Mais cette exploration, nous ne le savions pas encore, allait vite prendre une voie digne du pire des cauchemars.
Je pris une photographie sur le dessus de la pile. C’était un cliché en noir et blanc. On y voyait une jeune infirmière au regard sévère, les bras raides se rejoignant devant par les mains. Sa coiffure rappelait celles des années soixante. À sa droite, une personne était allongée sur le lit. Cette personne, dont les bras et le visage étaient recouverts de bandages ne pouvait être identifiée mais nous sûmes immédiatement qu’il ne faisait aucune doute que c’était une photographie prise le jour de l’accident dont avait été victime notre mère en 1960. Peut-être était-ce là ses derniers moments et mon père en avait capturé une macabre image. Je retournai la photo et y lut la date et une note : 29 avril 1960, A. vient d’être installée dans son nouveau lit. Je fus parcouru d’un frisson. Quelque chose clochait. Notre mère avait été admise à l’hôpital Sacré-Cœur dans la nuit du 26 au 27 avril 1960 et était décédée des suites des ses blessures dès le lendemain matin. Je distinguais bien la forme du « 9 ». Ce n’était pas un « 7 ». 29 avril. Le jour des funérailles. Le point culminant de notre semaine deuil. Les gens qui nous entouraient, les vœux de sympathie, les tantes qui voulaient nous materner, Mathieu du haut des deux ans qui cherchait sa maman en pleurant sans cesse. 29 avril, jour de la fin de la fin. Un toute petite fin du monde, comme l’a chanté Michel Rivard.
Je la déposai à mes côtés et pris un second cliché. Cette fois, c’était un gros plan du visage enveloppé de bandelettes blanches sur lesquelles on pouvait voir des taches grises. On distinguait les yeux qui fixaient la caméra. C’étaient bien ceux de notre mère mais je pus y lire de la peur ou même de la folie. C’était insupportable. Mathieu, à mes côté, s’était emparé de la première photo. « C’est maman. C’est sa dernière photo. » disait-il en pleurant.
- Il y en a d’autres…
Je retournai celle que je tenais entre les mains et pus y lire :
30 avril. Premiers traitements. Vu docteur Lapierre.
Je ravalai ma salive et réprimai un haut le coeur. Cela ne pouvait être vrai. Ma mère était morte et enterrée en ce jour-là. Il ne pouvait s’agir d’elle sur ce cliché. C’était une triste mise en scène pour nous troubler. Je ne pouvais croire ce qui émergeait en moi.
Je brassai les photos et les étalai sur le sol. Tous ces clichés en noir et blanc dataient plus ou moins de cette période. Il y en avait une trentaine. Une femme dans un lit d’un blanc immaculé, enveloppée de bandages, qui fixait la caméra, une infirmière à ses côté.
Mathieu n’avait pas encore remarqué que quelque chose ne cliquait pas. Il dévorait des yeux cette femme enveloppée dans ce qu’il prenait pour un linceul. Pour lui, qui n’avait de souvenir d’elle que des images de son beau visage souriant près de la piscine ou dans une fête de Noël, c’était un témoignage de l’au-delà, une autre certitude de sa mort. Malgré le côté grotesque de la chose, c’eût être en effet le dernier point final à cette tragédie. Il en était témoin, selon sa vision et peut-être que ça le rassura. Je n’osai lui dire que c’était faux. Je fus pris de vertige en prenant une enveloppe dont je relevai le rabat en tremblant. Je tirai les quelques feuilles et lut, dessous l’entête d’un hôpital psychiatrique, la lettre d’entente signée par le médecin en chef et mon père et qui se lisait comme suit :

Hôpital Psychiatrique Ste-Marie-de-Mauricie
35 Route des Vétérans
Côte-Cachée, Québec

Entente de services entre RAYMOND GÉLINAS
et la direction de l’hôpital

Nom de la patiente : CÉCILE MONETTE

L’hôpital s’engage à :
- Offrir des services de soins de santé pour les grands brulés à la patiente pour une période d’un minimum d’un an (renouvelable au jour et au mois indiqués à la date de signature ci-dessous);
- Offrir des services de soins psychiatriques au besoin pour la même période;
- Offrir le gîte et la nourriture ainsi que subvenir au besoin de base de la patiente dans les limites citées ci-dessous;
- Fournir un rapport mensuel sur l’état de santé physique et mental de la patiente au demandeur ;
- Ne pas divulguer le nom du tuteur, ci-nommé demandeur, à qui que ce soit sans la permission de ce dernier ;
- À veiller à ce que la patiente demeure sous les soins de l’hôpital jusqu’à ce que le demandeur et les médecins traitants jugent que celle-ci est apte à retourner dans la société sans être un danger pour elle-même ou autrui.

Le demandeur s’engage à :
- Payer le montant mensuel de 1 200 dollars payable par 12 chèques postdatés à l’Hôpital pour la première année de services, soit du 29 avril 1960 au 28 avril 1961 ;
- Fournir les vêtements de base, ou tout autre article demandé par la patiente, selon les besoins et dans les limites du raisonnable ;
- Payer les frais supplémentaires des opérations jugées nécessaires par le médecin traitant pour les besoins médicaux et/ou psychiatriques.

Signé par le demandeur

(signature)
RAYMOND GÉLINAS
Ce vingt-neuvième jour d’avril mil neuf cent soixante

Et cosigné par l’autorité mandatée par la présente entente :

(signature)
Dr ARMAND LAPIERRE, PSYCHOLOGUE, CHEF DU DÉPARTEMENT

Ce vingt-neuvième jour d’avril mil neuf cent soixante


Il y avait une dizaine de copies contenant à peu près le même texte, datés des années suivantes, jusqu’en 1972. J’avais la gorge en feu. J’avais envie de hurler. Pourquoi avait-il fait ça. Je tendis les feuilles à mon frère qui voyait bien que quelque chose n’allait pas car j’avais les yeux exorbités, le visage rougi par la colère à peine retenue. Il regarda les feuilles et j’entendis monter en lui le murmure de la douleur jusqu’à ce qu’elle se transforme en cri. Il jeta les feuilles devant lui et se leva d’un bond. Il éparpilla les autres papiers d’un violent coup de pied.
- Le maudit chien sale! Le crisse d’enfant de chienne! S’il n’était pas déjà mort, sacrament, je le tuerais le câlisse d’ostie de tabarnaque!
Ses jurons n’avaient aucun impact sur moi. Je me balançais d’avant en arrière, mes griffant les avant-bras comme un enfant perdu dans un boisé. Je suis resté là alors qu’il défonçait la porte d’un coup de pied, jetait les bibelots de faïence sur le sol où ils se brisèrent avec fracas. Il monta les marches quatre par quatre et s’enfuit dehors où il me laissa sombrer dans mon propre monde peuplés de fantômes gris qui m’encerclaient. Toute cette vie à croire que l’être le plus cher au monde n’était plus qu’un ange ou une esprit vagabondant dans l’espace éternel venait de se brouiller, ne laissant place qu’à la folie de l’incertitude.
J’étais encore là, parmi mes ombres, quand il me secoua les épaules. Il répétait sans cesse : « Il faut la retrouver. »
Il y eut un peu de lumière, celle du soleil qui atteignait son zénith en cette journée d’automne. Il était plus de midi. Tous les papiers, toutes les photographies, les cartons éparpillés sur le sol m’appelaient. Je voulais tout savoir. Mais il n’y avait plus de temps. Il fallait se rendre au salon funéraire. Je devais passer chez moi, retrouver Mercédès, de tout lui dire. Non, ne pas lui dire, ne rien lui dire. Ne pas l’entraîner dans ce cauchemar. Ou plutôt, si, lui permettre de me garder contre elle et me guider car je n’avais plus de père mais j’avais retrouvé une mère dont j’ignorais tout de sa vie, de son enfer à elle, d’avoir été privé de nous pendant toutes ces années. Était-elle seulement encore vivante? Était-elle morte une deuxième fosa ans que le sachions? Et puis, devais le dire aux autres, les entraîner à leur tour dans cette folie?
- Il faut partir, Mathieu. Ramasse tout ça. Prend un grand sac. Il va falloir tout lire ça pour comprendre ce qui s’est passé. Vite! Il faut sortir d’ici. J’étouffe.
Il fourra toute la paperasse dans un sac recyclable et cracha au fond du coffre-fort avant de pousser la porte avec violence et tourner le cadran :
- On aurait dû laisser tout ça et laisser les morts en paix. Pourquoi a-t-il fait ça? C’est complètement débile.
- Il devait une bonne raison et c’est ça qu’on va chercher à savoir. Ça et savoir ce qu’il est advenu d’elle.
- Et si elle est encore vivante, on va faire quoi? Tu t’imagines de rencontrer une veille dame de quatre-vingt passés et lui dire comme ça : « Salut, m’man, c’est moi François, ton fils! » Crisse, ça va la tuer. Moi, je ne l’ai jamais connu. En tout cas, je m’en souviens plus. Je ne sais même pas de quoi elle avait l’air vraiment. Juste trois ou quatre photos, toujours les mêmes.
J’en frissonai. Mon père avait en effet donné toutes les photos de notre mère à ses parents dévastés par le drame. Il n’avait gardé que des photos où nous étions tous présents dont une où on voyait le petit Mathieu, à peine âgé de deux ans qui braillait on ne sait trop pourquoi et ma mère qui souriait comme si rien n’était. Ou encore moi, habillé en cow-boy (pour l’Halloween?) qui lui met le canon dans la bouche avec un éclat de rire qui me déformait la bouche. Je me souviens aussi de cette photo de Noël, son dernier, où elle avait l’air perdu, peut-être un peu triste, le regard légèrement porté au-delà de l’œil de la caméra, comme si un ange venait de la saluer. C’est cette image que j’ai fait agrandir et retouché, son visage isolé des autres, et encadré pour le garder près de mon lit, pratiquement toute ma vie. Personne dans la famille ne l’avait jamais vue, cette image de ma mère, mystérieuse, dont l’énigme était désormais sur le point d’être dénouée. Ce visage m’avait toujours troublé. Et, ce fut comme si je savais, quelque part, que cette femme était toujours vivante, qu’elle était toujours près de nous. Pur fantasme, bien entendu, du moins jusqu’à aujourd’hui. J’eus un vertige alors que j’escaladai les marche jusqu’au palier, fermant derrière nous cette lumière d’une trappe mortelle ouverte par notre père.
La lumière du jour nous entoura de ses bras, nous porta jusque dehors. J’annonçai à mon frère que je garderais notre trésor on qu’on allait reprendre cette discussion plus tard, dans la soirée, après la fermeture du salon.
- On a une grosse journée devant nous, lui dis-je. Je passe d’abord chez moi, me refaire une face d’orphelin qui n’est pas enragé. Tu devrais faire de même. Tu ressembles à Jack Nicholson dans Shinning.
- Donc, si je comprends bien, on ne parlera pas de ça à Nicolas ou Danièle?
- On va attendre. Ça ne va rien donner de bon, je le sens. Déjà que tu le sais, toi, alors que Papa ne voulait pas que je vous en parle tout de suite.
- Je ne comprends toujours pas pourquoi…
- Écoute, Mathieu. Laisse mariner tout ça de côté. On a un père à enterrer, qu’on le veuille ou non. Il est vraiment mort, celui-là. On s’en reparlera.
Mathieu acquiesça, l’air un peu dans le vide. Il sortit ses clés et ouvrit la portière de sa vieille Corrolla.
« Et Mathieu… Merci pour être là. Sans toi, je ne sais pas ce que j’aurais fait là-dedans. »
- Même chose pour moi, Franky. Il était temps qu’on devienne des vrais frères, tu ne trouves pas?
Je lui fis signe de partir Il démarra et sa voiture s’éloigna dans une pétarade d’enfer. Je regardai les volutes bleues qui flottaient doucement dans l’air frais. Puis, mon regard se porta sur la maison muette. Il ne restait désormais plus grand-chose de mon enfance entre ces quatre murs de briques sinon ce fantôme qui venait de renaître de ses cendres. Je songeais déjà à la vendre quand toute cette tempête serait passée. Mettre une fois pour toute ce passé derrière nous et fuir les mensonges.
Je roulai jusqu’au condo et je restai un moment à regarder le sac rempli de documents sans trouver la force de monter chez moi et me présenter à Mercédès qui m’attendait peut-être avec un grand amour retenu tout l’avant-midi. Après un long soupir, je pris les poignées de tissu et je tirai le sac vers moi pour ensuite sortir de l’auto.
Tout était tranquille dans le stationnement presque vide. Je saluai le concierge qui replaçait les conteneurs et les bacs de recyclage dans un coin. Il arrêta son manège en voyant ma mine déconfite :
- Eh bien, m’sieur Gélinas. Vous n’avez vraiment pas l’air d’être dans votre assiette, vous, là.
- Ce n’est pas la grande forme, Jean-Pierre, pas du tout. Mon père est décédé avant-hier et j’arrive de chez lui pour mettre un peu d’ordre dans les affaires.
- Toutes mes sympathies. C’était vraiment quelqu’un de bien, votre père. Si tout le monde était comme lui, le monde s’en porterait sacrément mieux, je vous en passe un papier.
Je fus tenter de répliquer que c’eût été plutôt le contraire et qu’on nous aurait passé un sapin, plus qu’un papier mais j’acquiesçai en silence.
« En tout cas, si vous avez besoin de quoi que ce soit, faites-moi signe. Des fois, entre voisins… »
Je le remerciai et me dirigeai vers l’ascenseur. Je me tournai vers lui, toujours debout, les bras croisés, qui m’observait.
- En passant, si vous voyez une jolie petite madame rôder autour de mon condo, ne vous en faites pas. C’est ma petite amie. Je lui ai refilé une clé alors elle de peut-être utiliser la piscine ou ma place de stationnement de temps à autre.
Il montra un pouce bien levé : « Grand bien vous fasse, m’sieur Gélinas. Vous le méritez bien. »
Je lui fis mes adieux car les portes coulissantes s’entrouvrirent.
La monté au septième étage fut trop courte de même que la centaine de pas que je parcourus pour me rendre à la porte de mon condo. Je glissai la clé dans la serrure et ouvrit enfin la porte. Je fus de suite envahi par un sentiment de bien-être, au contraire de ce que je craignais. Une odeur de sauce tomate m’agaça les narines. Un parfum qui me rappela combien mon estomac réclamait sa portion de protéines. Je vis cette femme qui, de dos, s’affairait à la cuisine, les comptoirs remplis de nourriture. Elle se tourna vers moi et me fit un sourire qui m’emporta au-delà de l’univers. J’étais enfin de retour chez moi et je m’entendis presque dire « chez nous ».
- François chéri. Mais tu as l’air d’avoir mis les deux doigts dans une prise électrique. Qu’est-ce qui t’arrive?
Elle m’embrassa tendrement et se laissa un moment bercer par mes bras – à moins que ce fût le contraire.
- Bah, j’ai brassé des grosses émotions, disons, répondis-je sans trop vouloir aborder le sujet en détails avec elle.
- Laisse-moi te débarrasser de tout ça. Viens t’asseoir un peu. Je t’ai préparé des pâtes et je pense qu’un petit verre de vin va te remettre les idées en place.
Je n’avais pas faim mais je ne pouvais la décevoir. Elle était mon seul point d’ancrage. Je ne la connaissais que depuis quelques heures et notre intimité était plus grande que des couples qui vivaient ensemble depuis un an. C’était une curieuse sensation. Elle me vit hésiter devant le plat tout chaud qu’elle déposa devant moi.
- Oh, excuse-moi. Je t’impose ça mais tu n’as peut-être pas faim.
- Laisse, c’est ok. Je veux juste m’arrêter de penser quelques minutes. Ce sont trop de choses en même temps.
Elle leva son verre devant moi et me fit des yeux de chatte en chaleur :
- À toi, mon beau François, que le destin a mis sur mon chemin et qui m’a fait trébucher!
Je portai mon verre contre le sien et nous bûmes en silence. Elle ne me quittait plus des yeux. J’étais bien.
- J’ai fait des achats. Ton frigo était un peu vide et ce qui y restait n’était pas de la dernière récolte. J’espère que tu ne m’en voudras pas si…
- Je t’aime, dis-je en prenant ses mains entre les miennes et en portant ses doigts à mes lèvres.
Puis, je m’effondrai en larmes. Je me retrouvai à genoux, la tête sur ses cuisses à pleurer comme un veau de lait. Elle caressa mes cheveux sans dire rien d’autre. Elle chuchota de tendres mots pour me rassurer et attendit patiemment que je reprenne un peu contrôle de mes émotions. Je m’excusai gauchement, essayant de glisser une blague pour expliquer mon comportement mais elle me regarda longuement, avec amour quasi maternel, sans me juger :
- Je comprends toute ta douleur. Ça n’est jamais facile d’accepter la mort.
Les mots que je dis ensuite la sonnèrent :
- Ou la résurrection des morts…
Elle se raidit, le visage exprimant la stupéfaction :
- De quoi parles-tu, ton père est…
- Mon père est peut-être mort mais apparemment ma mère, elle, n’est pas morte il y a près de cinquante ans.
Je crois que le simple fait de lui dire ceci me donna l’énergie pour passer à travers le reste de ces jours fous qui s’en suivirent. J’avais désormais une personne auprès de moi qui allait me soutenir et me donner le courage d’affronter la vérité, quelle qu’elle fût. Mais, à cet instant, je l’ignorais encore.
Je lui racontai brièvement ce qui s’était passé lors de la prétendue mort de ma mère, en 1960 :
« Je me souviens que mon père travaillait sur un gros projet et qu’il était tard. Ma mère venait de coucher mon petit frère, Mathieu et les jumeaux et moi étions devant la télévision en train de colorer des pages de nos albums de papier. Ma mère a téléphoné à mon père et ils se sont disputés pendant un moment. Ma mère a crié et je me rappelle que Danièle – c’est mon autre sœur – avait été la voir mais elle lui a ordonné de retourner au salon d’une façon assez sèche. La pauvre petite pleurait à chaudes larmes et Nicolas, c’est l’autre jumeau, il a tout fait pour la calmer mais Danièle était sous le choc. Ma mère n’avait pas souvent des sautes d’humeur mais quand le bouchon sautait, elle partait dans sa chambre et criait dans son oreiller, ce qui ne nous empêchait pas de l’entendre.
« Mais ce soir-là, il y s’est produit quelque chose de très étrange. Ma mère a raccroché violemment le combiné sur le socle et s’est mise à tourner en rond sur le plancher de la cuisine. Elle avait l’air d’une tigresse enragée. Elle s’est un peu calmée mais on sentait que quelque chose n’allait pas. Elle vint près de nous, a cajolé Danièle qui reniflait depuis un moment et a caressé ma tête en me disait : ‘Maman va sortir un petit moment pour prendre de l’air. Je vais demander à Viviane de venir vous garder pendant mon absence. Vous allez vous brosser les dents et vous préparer pour le dodo.’ Mon frère protesta, arguant qu’il n’était que 8 heures mais elle insista : ‘Ne me fais pas choquer encore comme ton père, mon petit Nicolas d’amour. Tu liras un Tintin.’
« J’ai aidé à remballer les crayons et les albums et nous avons été tous les trois dans la salle de bain pour faire notre toilette tandis que notre mère faisait deux appels. Le premier, pour demander à la voisine de bien venir nous surveiller et le deuxième à quelqu’un d’autre dont elle ne nomma pas de nom. Tout ce que j’entendis c’est : ‘Je m’en fous, emmène-moi n’importe où et ça presse. Je suis en train de devenir folle.’
« Nous l’avons vue partir avec son manteau de laine orange et son bonnet accompagné de ses gants et de son sac à main assorti, nous adressant à peine le moindre signe d’adieu. Ce fut la dernière fois que nous la voyions. »
- Ça a du être terrible.
- Pas sur le coup, non. Lorsque notre père est rentré, peut-être une demi-heure plus tard, il a été furieux de ne pas la trouver avec nous. Je l’entendis gueuler comme un loup, faire quelques téléphones et demander à Viviane de bien vouloir rester jusqu’à son retour ou celui de notre mère. Je me suis levé pour le regarder sortir de l’entrée de garage comme s’il faisait une course contre la montre. Les pneus de son auto crissèrent sur l’asphalte et la voiture bondit vers l’avant. Je me suis recouché dans mon lit, un Tintin entre les mains, incapable de lire. J’avais l’impression que quelque chose n’allait pas et que tout était en train de dérailler. Mon frère et ma sœur dormaient depuis longtemps quand la voiture de mon père entra de nouveau dans le garage. Tout doucement cette fois-ci. Je me suis glissé contre la porte de ma chambre qui n’était pas tout à fait fermée et je l’ai vu remettre deux billets à Viviane qui s’était endormie sur le sofa du salon. Mon père alla ensuite à la cuisine et je le vis prendre un grand verre dans lequel il versa une bonne rasade de cognac qu’il but d’une seule traite. Puis, il s’est mis la tête entre les mains et il a pleuré en silence.
« Je me suis couché entre mes draps glacés et j’ai attendu qu’il vienne me voir mais il est passé devant la chambre sans daigner y jeter un coup d’œil. Je crois qu’il était soûl. Ou à tout le moins, pas tout à fait là. Il est entré dans sa chambre et a fermé la porte tout doucement, sans allumer la lumière. Deux heures plus tard, alors que j’écoutais encore les bruits étranges de la nuit dans notre maison silencieuse, j’ai entendu une voiture s’arrêter devant la maison. En soulevant le store, je distinguai les gyrophares éteints qui couronnaient le dessus de la voiture. Deux hommes en uniformes en sortirent et se dirigèrent lentement vers notre maison. Je me suis précipité dans le hall d’entrée en entendant le premier coup sur la porte. J’ouvris cette dernière et les deux hommes furent surpris de voir ce petit bonhomme de sept ans ouvrir la porte. Ils me demandèrent si mon père était là. Je répondis qu’il dormait mais la voix endormie de mon père me fit sursauter : ‘Non, il ne dort pas.’ Il était directement derrière moi, à moins d’un mètre, encore tout habillé. Les policiers lui demandèrent s’il était bien Raymond Gélinas et mon père, avant de répondre, me demanda d’aller dans ma chambre et d’y rester jusqu’à ce qu’il me demande de sortir. Il invita les policiers à entrer et tandis que je fermai la porte sur ce secret conciliabule, j’entendis mon cœur battre si fort que je crus que j’allais mourir. »
Mercédès me serra fort contre elle. J’étais incapable de continuer. Je me sentais revivre ce cauchemar d’enfant et la gorge serrée m’empêchait de poursuivre ce récit. Et pourtant, pour la première fois, puisque je savais désormais qu’elle n’était pas vraiment morte ce soir-là, je me sentais le courage de revivre les émotions de ces quelques heures où je retrouvai près de lui, ne comprenant pas ce qui se passait vraiment.
« Les policiers discutèrent avec lui à voix basse. Je n’ai pas entendu la voix de mon père qui devait parler encore moins fort, sachant que j’avais une oreille bien tendue. Une odeur de café me parvint aux narines. Puis, au bout de ce qui me semblait plusieurs heures, qui ne furent en fait qu’une petite demi-heure, j’entendis le bruit de chaises qu’on poussait et les voix se rapprochèrent, plus près de la porte d’entrée que du la cuisine et j’entendis un des policiers lui dire : ‘Bon courage, monsieur Gélinas. Nous communiquerons avec vous les détails de l’accident dès qu’il seront disponibles.’
« Le mot ‘accident’ me frappa et je l’associai aussitôt à l’absence de ma mère. Je m’imaginai mille scénarios mais pas celui de la mort. Une mère, tu comprends, ça ne meurt pas, pas comme ça, pas la mienne. Je me terrai au fond de mon lit, les draps sous le nez, les yeux écarquillés rivés au plafond et j’attendis. Il marcha jusqu’au salon puis revint dans la cuisine pour revenir dans le salon avant de passer et repasser devant nos portes. Il poussa enfin la mienne et passa sa tête dans l’ouverture. Je restai là, glacé de terreur en me disant qu’il n’allait pas entrer, qu’il ne me dirait rien. Je ne voulais plus rien savoir. J’aurai préférer rembobiner le film et changer de bobine. Mais, il poussa davantage la porte et entra. Il arriva au bord du lit sur le bout des pieds et je le vis distinctement me fixer dans la nuit. Pouvait-il le voir, ce petit bonhomme terrorisé qui avait envie de lui hurler de partir?
« ‘Tu ne dors pas, je le sais, François’ dit-il en s’asseyant sur le bord du lit. Il posa une main sur mon front qui était fiévreux. Il demeura silencieux pendant un moment, regardant les murs de ma chambre ornés d’images de Batman et d’autres héros que j’admirais. Puis, au bout d’une longue expiration, il posa ses deux mains sur mon visage : ‘N’aie pas peur, fiston. Je ne suis plus fâché. Tu es grand maintenant. Tu es rendu presque un homme. Il faut que tu saches. Ta maman… Maman est partie. Elle a eu un accident, un grave accident. Et elle ne reviendra plus.’
« Il n’a pas été capable de dire qu’elle était morte ce soir-là. Pas plus qu’à personne d’autre, je crois. Quand j’y repense, tout ça fait du sens. IL se refusait à dire qu’elle était morte. Tout le monde, par la suite, la famille, les amis, parlaient d’elle au passé et employait les mots ‘décès’, ‘mort’, ‘veuf’, etc. Mais, lui, s’obstinait à dire qu’elle était partie. Dans sa bouche, il n’y avait que ‘départ’, ‘absence’, ‘vide’ et bien d’autres. C’était comme s’il s’abstenait de lui rattacher des expressions ayant directement rapport à la mort. Mais, comme je n’étais pas au fait de ces subtilités à cause de mon âge et de la naïveté de l’enfance, cette annonce me fit l’effet d’une bombe.
« Évidemment, on ne me raconta pas toute la vérité, ou du moins ce qui est considéré maintenant comme une apparence de la vérité. Ma mère, selon les rapports de police, avait été victime d’un violent accident de la route et la voiture dans laquelle elle prenait place, avec autre personne, a pris feu tout de suite après l’impact. Selon les témoins, la personne qui l’accompagnait, une femme d’environ une trentaine d’année, avait réussi à sortir du véhicule mais ma mère était restée coincée à l’intérieur. Lorsque les secours sont arrivés, elle était morte, brûlée vive. Quant à la propriétaire de la voiture qui l’accompagnait ce soir-là, les policiers la cherchèrent en vain. Elle avait quitté les lieux de l’accident avant qu’ils n’arrivent et l’enquête qui s’en suivi ne permis pas de la retracer. Elle avait tout simplement disparu dans la brume.
« Cette femme s’appelait Cécile Monette. C’était une amie de notre mère. Elles s’étaient rencontrées lors d’un cours de restauration de meubles anciens à Montréal. Elle disait venir de l’Abitibi, ou quelque chose du genre. Ma mère et elle sortaient souvent l’après-midi pour faire courses au Centre-ville ou se promener dans le parc. Elles étaient devenues comme les deux doigts de la main en moins de six mois. Au début, mon père était vraiment heureux de la voir sortir un peu du quotidien de sa vie de famille. Puis, j’ai été témoin de quelques petits accrochages la concernant. Rien de bien tragique : mon père trouvait que ma mère passait pas mal de temps à l’extérieur et négligeait son devoir de maîtresse de la maison. On en était encore là dans les mentalités, en 1960. Mais ma mère commençait tranquillement à s’émanciper, à vouloir sortir un peu plus, comme mon père le faisait, quand ça lui chantait. Mais, comme le lui rappela mon père un soir d’une de leur dernière dispute que j’ai entendue, avec quatre enfants à élever, ce n’était pas le temps de batifoler aux quatre coins de la planète. Ma mère riait de ses boutades et l’envoyait gentiment promener. Je me souviens même de l’avoir entendu dire : ‘T’es juste jalouse que je sois enfin heureuse, mon beau Raymond. Ce n’est pas beau la jalousie, c’est péché.’ Mes parents étaient encore jeunes à cette époque. Elle venait d’avoir 28 ans. Mon arrivée avait surpris ce jeune couple alors qu’elle se découvrit enceinte à l’âge de 21 ans, moins de trois mois après avoir célébré leur mariage. Mais encore là, c’était l’une des missions des couples de cette époque : procréer, fonder une grande famille, au nom du Père et du Fils et du Saint-Esprit, Amen! Mais ma mère avait l’air de ces femmes qui ne vieilliraient jamais. Son visage avec quelque chose d’angélique. »
Je me levai et je demandai à Mercédès de m’accompagner dans ma chambre. Je lui montrai le cadre derrière lequel se cachait l’agrandissement de ce fameux visage fixé dans le temps.
- Mon Dieu qu’elle était belle, s’exclama-t-elle.
Je la regardai en train d’admirer cette femme de mon passé et je compris pourquoi j’en étais amoureux : elle dégageait une beauté qui transcendait celle de ma mère. C’était cela qui m’avait envoûté. Je l’embrassai doucement alors qu’elle déposait soigneusement le précieux cadre sur la table de chevet. Nous tombâmes sur le dos, enlacés, fiévreux mais nous avons freiné nos ardeurs, le moment n’étant pas approprié.
« Donc, cette Cécile Monette a disparu des radars? C’est quand même bizarre, tu ne trouves pas? » demanda-t-elle alors que nous étions allongés l’un en face de l’autre.
- Ce fut un mystère que les policiers cherchèrent à percer pendant quelque temps, en effet. Ils firent une enquête qui ne dura que quelques jours ce qui, aujourd’hui, s’explique peut-être par les agissements de mon père et de son argent.
- Que veux-tu dire?
- Je t’ai parlé des papiers que j’ai trouvé, que mon père a caché durant toutes ces années. Je suis certain que la femme qui a brûlée dans la voiture ce soir-là n’était pas ma mère mais Cécile Monette.

Passé décomposé - Chapitre 3

Il tombait un fin crachin sur les rues asphaltées du boulevard St-Martin. Bien que nous étions fort avancé en novembre, le 8 degrés Celcius était plus que bienvenue en cette soirée dont les seules étoiles qui brillaient consistait en les multiples éclats des rues mouillées provoquées par les lampadaires. La circulation était encore lourde malgré que la fermeture des magasins avaient eu lieu une heure plus tôt. La frénésie du temps des Fêtes s’engageait sur la pente abrupte qui ne descendrait qu’en janvier après le Boxing Day. Les gens étaient déjà nerveux, conduisaient comme des débutants et s’envoyaient des gestes indécents. Je détestais cette période où tout devenait encore plus artificiel qu’à l’habitude. On cherchait à tout prix le cadeau qui allait plaire davantage que celui de l’année précédente. On se cassait la tête pour trouver l’objet qui allait arracher des oh à celui qui en arracherait l’emballage de papier, déchiquèterait la boîte ou s’arracherait les ongles sur le plastique scellant l’objet de son désir. Tout cela pour à peine quelques secondes d’un orgasme de consommateur pourri à l’os.
Pour moi, un cadeau de Noël, c’est une poignée de main et une accolade sincère. C’est partager un bon verre de vin ou de porto. C’est aussi se rappeler les bons souvenirs d’un passé pas très lointain où les choses me semblaient plus simples. Du côté matérialiste, j’offrais des livres. Guide du vin pour mon pseudo-connaisseur de Nicolas, livre de recette au goût du jour pour sa femme et ma sœur, livre des records Guinness ou quelque chose du genre pour Mathieu qui détestait tout ce qui avait une couverture cartonnée et des pages en couleurs glacées. Pour ce dernier, un abonnement au « Montréalais » aurait été acceptable mais sans plus. Lire plus de trois phrases consécutives lui donnait en général un début de mal de tête. Je fus même tenté une année de lui acheter « Mon premier ABéCédaire » avec quatre images par page et remplacer les traditionnels chaton, loup, mouton, auto et bateau par des images de filles nues et d’automobiles de luxe. Mais, ma bonne volonté de garder ces quelques instants de pseudo-bonheur artificiel à leur niveau pour le mois agréable gagna sur le sarcasme de la chose. Les enfants de mon frère et de ma sœur recevaient des romans ou des guides pratiques. Un seul arrêt, une douzaine de livres, dont quelques un pour moi, et le tout était joué.
Je me demandais, alors que je garais ma voiture dans le stationnement du Bistroquet, à quoi ressemblerait notre Noël, cette année. La disparition de notre père allait laisser un grand vide que nous ne pourrions combler aisément. Bien que ces dernières années il se tenait plutôt tranquille, mon père avait l’habitude de nous faire une petit gigue de son cru, de nous raconter les Noël d’antan. Il avait gardé un bon appétit et comme il était encore vif d’esprit, il aimait aussi raconter quelques bonnes blagues un peu crues qui nous faisait tout crouler de rire. J’éteignis le moteur et regardai les perles miniatures composer un autre ciel étoilé sur le pare-brise. Le silence de l’habitacle m’enveloppa doucement. J’étais bien.
Mathieu et moi avions passé le reste de l’après-midi à faire un peu de ménage dans son appartement. Il prit une bonne douche et quelques aspirines pour éviter d’avoir la gueule de bois. Il se rasa et je le complimentai sur son look qui, sans poils hirsutes, le rajeunissait d’au moins 5 ans. Il avait enfin l’air d’un homme de 50 ans au lieu de celui d’un vieillard. Il y avait cette lumière dans les yeux qui me rassurait. J’espérais seulement que ce changement était là pour demeurer et que nous n’aurions plus à le ramasser à la petite cuillère dans un avenir prochain. Cependant, le mystère de la lettre planait entre nous deux. Personne n’y fit allusion. Nous nous étions convenu d’aller chez notre père le lendemain pour trouver ces documents, avant d’aller au salon funéraire et entamer ce long périple douloureux des condoléances et des vestons noirs de cousins éloignés inconnus.
Puis, Mercédès m’appela alors que nous dégustions une pizza extra-pepperoni commandée au resto du coin. Nous avions fixé une rencontre extra-muros (c’est son expression) au Bistroquet, un petit bar discret sur le boulevard St-Martin. Évidemment, Mathieu m’inonda de question et fut surpris de constater que j’ai fait cette rencontre dans les minutes qui ont suivi la mort de notre père.
- On ne peut jamais rien prévoir mais surtout pas rien arrêter. Ça doit être ça le destin, lui ai-je dit en haussant les épaules. Une espèce de contradiction, en quelque sorte. C’est la vie mais c’est beau en maudit.
- Et tu crois que ça peut être sérieux? me demanda-t-il après avoir bu une longue gorgée de Pepsi Diète.
- Et toi, ça pourrait être sérieux avec ta chatte rousse? Qui le sait vraiment? Si tu veux voir ce qu’il y a derrière la porte, il n’y a rien de mieux que de tourner la poignée et au moins jeter un coup d’œil.
Je changeai de sujet de discussion car cela allait vite glisser d’un côté ou d’un autre, espaces que je ne voulais pas toucher. J’avais l’esprit préoccupé par des tas d’autres choses et je voulais que cette rencontre soit sans attente de quelque façon que ce soit. Laisser venir, voilà ma devise, du moins à ce qui a trait à ma relation hypothétique avec cette femme. De toute façon, se faire des illusions, ce n’était pas ma tranche de pain. C’était une femme de carrière, docteur, mère, et veuve par-dessus le marché. Je ne me mettrais très certainement pas à spéculer sur mes chances d’avoir une grande aventure avec cette femme que j’avais à peine vue quelques minutes.
Je laissai donc mon petit frère poursuivre le grand ménage de son appartement pour me glisser sous la douche et me rendre un peu plus présentable devant cette belle inconnue quelques heures plus tard.
J’y étais donc, hésitant encore un peu. Puis, je la vis arriver, un grand parapluie du Musée des Beaux-Arts au-dessus de la tête, le pas assuré, vêtue d’une jupe trois-quart rouge vin et de bottillons à talons hauts. Ça commençait mal : j’étais en deçà de la qualité vestimentaire qu’elle affichait. Je soupirai et, bien que je fus tenté de rebrousser chemin après un appel sur son cellulaire, prétextant un empêchement de dernière minute, j’ouvris la portière et fonçait, tête baissée dans la foulée de ses pas.
Nous fûmes bien vite l’un en face de l’autre, ma main sur la porte, elle, empêtrée dans son parapluie trop grand pour le vestibule, nos joues empourprés par la gêne de cette promiscuité soudaine.
- Bonsoir Mercédès! Tu es ravissante! dis-je en m’inclinant légèrement.
- Dis donc, tu m’espionnais mon arrivée ou quoi? dit-elle en riant.
- On peut dire ça, oui. Je déteste arriver en avance et tout autant en retard. Alors, je me suis posté là, devant la porte, assis mon fougueux destrier, prêt à tout pour défendre votre majesté!
- Seigneur tout-puissant. Tu as apporté ton Petit Robert avec ça? Tu me promets de ne pas abuser de moi, mon cher François? J’ai la tête grosse comme ça et mon corps est un peu rouillé faute d’avoir pu trouver le sommeil réparateur duquel j’aurais dû profiter.
Nous fûmes accueillis par une jeune fille toute souriante qui nous accompagna à une table devant la fenêtre parsemée de grains de pluie. Nous avons commandé un verre de vin blanc et une assiette de fromage et des fruits accompagné de pain.
- On ne dirait pas que tu as mal dormi. Tu es vraiment resplendissante, dis-je pour amorcer la conversation.
- Arrête ton baratin de crooner, j’ai l’air de… comment vous dites au Québec… de la chienne à Jacques?
J’éclatai de rire :
- Alors si tu as l’air de ça quand tu es fatiguée, j’ai de la peine à croire combien tu seras belle en pleine possession de tes moyens.
- Alors, merci du compliment. Toi, par contre, tu as l’air vanné. Tu as eu une grosse journée?
Je lui racontai les dernières heures depuis mon départ de l’hôpital jusqu’à ma courte visite au condo, en passant par les moments pénibles de la préparation des funérailles et l’altercation avec mon frère.
- Pauvre toi. On aurait dû remettre ça à un autre moment. Des fois, je me laisse un peu emporter par mes sentiments.
- Au contraire, répliquai-je. J’avais besoin d’air frais et d’une oreille amicale. Ça me change des longues soirées à fouiller les coins obscurs d’Internet à la recherche de sujets intéressants à développer. Et puis, toute cette folie autour de la mort de mon père et ses mystères, ça me gruge par en-dedans.
- Des mystères? N’y en-t-il pas toujours après la mort d’un être cher?
- Probablement. Mais mon père, tu vois, était tellement bien préparé qu’il nous rabattait les oreilles à chaque fois que l’occasion se présentait. On connait son testament de long en large. Mais, dans l’enveloppe qui contenait les premières instructions pour l’exécuteur testamentaire, on trouvé une autre lettre, pas du tout prévue dans notre petit scénario de la suite des choses.
- Hum! Tu m’intrigues…
Je lui racontai la mort tragique de notre mère, près de quarante ans plus tôt, de la commotion que ça apporté dans notre petite vie tranquille. Puis, j’enchaînai avec le contenu mystérieux de la fameuse lettre.
- Je te raconte ça et j’en ai encore des frissons. Mon père avait des secrets et je suis sur le point d’en découvrir la teneur.
- On a tous des secrets, non? dit-elle en me prenant la main.
- Oui. Non. Enfin, je ne sais plus trop. J’ai l’impression d’entrer dans un zone interdite, pleine de surprise et je ne suis pas sûr que je veuille y pénétrer.
- C’est pour ça que tu as demandé à ton frère de t’accompagner demain?
- En partie. Et je le regrette déjà. Mon petit frère n’est pas ce qu’il y a de plus stable. Il a des tendances à se laisser bercer par des bras moins solides que ceux de sa famille. Pour lui, l’alcool est le meilleur refuge contre les avaries de la vie. Un mur qu’il croit le protéger contre les grosses vagues. Et quand il réalise que ce n’est pas la solution, il s’enferme dans son appartement et ne veut plus parler à personne.
- Alors pourquoi l’avoir entraîné là-dedans?
- Pour t’avouer franchement, je ne le sais pas. Au début, je pensais que ça allait nous permettre de se rapprocher mais là, j’ai peur que ça nous amène là on ne voudrait peut-être pas aller et que ça empire son cas.
- Possible. Mais il est trop tard pour reculer, il me semble. Et qu’en disent ton frère et ta sœur?
- Je ne leur ai rien dit encore. Mon père a demandé que je découvre la vérité seul mais je ne m’en sentais pas le courage. Mais de là à mettre tout le monde au courant sans savoir trop ce qui nous pend au bout du nez. J’hésite à le faire. Des fois que ça serait plus grave qu’on ne le pense.
Elle fronça les sourcils :
- Grave. Dans quel sens?
- Je ne sais pas. Et je ne veux pas le savoir. Pour ce soir en tout cas. On change de sujet de conversation, d’accord?
- D’accord, Mimi, dis-je en souriant. Mais on ne parle pas de hockey. Je déteste ce sport. Pas autant le baseball, mais ce n’est pas comparable de toute façon.
Elle fit la moue et regarda ailleurs, hésitante :
- Je suis déçue. Il ne reste pas beaucoup de sujet de conversation… Le barbecue, peut-être?
Elle éclata de rire. J’étais bien, curieusement bien avec cette femme à mes côtés. C’était comme si nous nous connaissions depuis longtemps. Gaëtan me dirait : « Vous vous êtes connus dans une autre vie, peut-être celle précédent celle-ci et vous avez quelque chose à finir tous les deux. »
Je pus admirer longuement le pétillement dans ses yeux. Elle me parla de son arrivée au Canada en 1967, l’année de l’expo, l’année où tout était possible. Elle n’avait que 7 ans à cette époque mais que de beaux souvenirs. Son passé avant cela, celui de l’Espagne de son enfance, s’était presque tout effacé. Elle parlait déjà assez bien le français. Sa famille avait durement passé au travers de différentes guerres au cours des années et leurs positions, surtout celle du grand-père, Salvador, avait faillit leur coûter la vie. Il y avait, dans ce temps-là, autant de revanche entre familles que ce qu’on peut entendre des Siciliens de l’autre côté de la Méditerranée. Elle grandit donc dans le quartier de Chomedey, nouvellement jumelé à la grande ville Laval, déterminée, me dit-elle avec un grand sourire, à conquérir le Canada.
- Et puis, j’ai fait mes études en médecine à l’Université de Montréal. J’ai fait La Sorbonne et un petit peu de Harvard mais mon père, à cette époque, est tombé gravement malade et j’ai dû revenir au pays pour m’occuper financièrement de la famille. On m’attendait de pied ferme à l’hôpital Notre-Dame, avec dans mes bagages assez de diplôme pour tapisser un mur. J’ai fait mon internat et je suis plongée dans le système pour ne plus arrêter de ramer depuis ce temps-là. Même si parfois, trop souvent peut-être, j’ai l’impression de ramer à contre-sens, comme tout le monde dans ce milieu-là.
Je ne pus que l’admirer. Sa beauté n’était pas celle d’une de ces femmes plastifiées, remodelée. Elle affichait une certaine quiétude animée par la lumière qui transpirait de ses yeux d’un vert près de l’émeraude avec des soupçons d’or. J’étais amoureux mais je doutais qu’elle puisse trouver en moi l’homme idéal. Je restai là, silencieux, à l’écouter raconter sa vie avec autant d’animation qu’une conteuse de légendes populaires.
Elle me raconta comment elle avait raconté son mari, sur les bancs de l’université, qu’elle avait longtemps refusé ses avances, pour raison bien évidentes : sa priorité étaient, à cette époque, les études et aussi les études et seulement les études. Jour et nuit, elle compulsait les ouvrages d’anatomie en français et en anglais, lisait des revues scientifiques dans la salle de bain, remplissait des pages de travaux en mangeant ses rôties le matin ou en grignotant une salade et des fruits le soir tard dans la nuit.
« J’étais devenue une véritable junkie de médecine. Je voulais tellement réussir, que la moindre distraction me faisait l’effet d’un vide totalement paniquant. Je ne sais pas pourquoi j’étais comme ça. Mon père n’était pas du genre à me pousser dans un métier ou une profession. Il me disait : tu es dans un pays libre, ma fille, profite de cette liberté. Mais ma liberté, c’était, à cette époque, de rester enchaînée à mon avenir, celui de devenir médecin. Je voulais sauver le monde, me rendre indispensable. Mais quand papa est mort, j’ai aussi ressenti le besoin de me mettre à le sauver pour vrai, dans un véritable hôpital. Et depuis ce temps, je cours après ma queue comme un chaton. J’ai trouvé le temps, entre mes heures au travail et mes heures à lire des magazines scientifiques, pour me marier à un compatriote qui vivait ici avec sa famille depuis trois générations. Jorges était têtu mais pas très doué pour la médecine. Il a finalement eu son diplôme en pharmacologie et ouvert sa pharmacie dans le nord de Montréal. Nous étions le couple idéal : nos soupers, quand il y en avait, consistait à parler boulot. Moi et mes aventures teintées d’iode et lui, brisant le sceau du secret, me racontant ses rencontres avec les petites madames et leurs problèmes. Nous avons eu deux enfants, Ines et Pablo, qui sont grand maintenant. Ines vient de terminer ses études en informatique et Pablo travaille dans une boîte de nuit comme disc-jockey. Il rêve de faire des compilations et faire le tour du monde avec une douzaine de belles filles pendues à ses bras. Mais, comme disait mon père, c’est un pays libre alors je n’ai pas un mot à dire. Tu as des enfants? »
C’était mon tour. Je redoutais ce moment comme la cave de ma grand-mère. J’avais l’impression que ma vie était d’un terne tel que je l’endormirais en moins de trois minutes. Elle attendit patiemment que j’ouvre la bouche tout en me caressant la main. Me voyant hésiter, elle décida de boire une autre gorgée de vin après avoir frapper le verre sur le mien :
« À notre santé! »
Je fis de même et après avoir laissé le nectar me réchauffer un peu l’intérieur, je racontai ma vie de célibataire.
« Je ne me suis jamais marié. Je ne suis pourtant pas du genre à rester enfermé dans ma bulle. Je sors, je vois du monde. Mais, la plupart du temps, j’écris. J’écris pour un journal ou un magazine. Ces derniers temps, j’écris pour des médias électroniques. Alors je n’ai pas véritablement d’horaire fixe. J’ai un ami qui me talonne depuis l’adolescence, qui m’arrange des blind dates et qui est bien découragé de me voir gaspiller ma vie mais je me tue à lui dire que je ne cherche que la femme parfaite. Alors il est encore plus découragé. »
- Tu ne serais pas un peu trop exigeant, par hasard? demanda-t-elle, l’air moqueur. Je suppose qu’une femme médecin, c’est pas assez? Tu as songé à Hillary Clinton? Ou Mère Teresa? Ah, non, elle est morte, celle-là, et de toute façon aurait été trop vieille pour toi.
Je lui pris la main et l’embrassai :
- Je ne sais pas pourquoi, mais je me sens bien avec toi. Je sais que tu as toute une vie derrière toi et que c’est peut-être un peu vite, mais j’aimerais qu’on se revoie, qu’on apprenne à mieux se connaître. Crois-moi, je ne suis pas à la recherche d’une histoire d’un soir. Mais je ne cherche pas à m’accrocher à une bouée non plus ni à une femme à dépendance. Il y a tellement de personnes qui souffrent sur cette terre, toi et moi inclus, que s’il faut se mettre en couple pour faire de cette souffrance une double portion de misère, alors je préfère souffrir en solitaire.
- Que de poésie négative, monsieur l’écrivain. Tu aurais dû faire un psychologue.
- Jamais de la vie. Je préfère mon clavier d’ordinateur et m’auto-analyser, si c’est possible.
- Moi aussi, je me sens bien avec toi. On est tous les deux accrocs à notre travail et on a tous les deux une plaie ouverte au centre de la table et pourtant on se sent comme si on se connaissait depuis si longtemps.
- Exactement.
- Alors, on fait quoi? demanda-t-elle avec une intensité qui me surprit. Elle porta ma main à sa bouche et caressa l’index du bout de la langue.
Je fis signe à la serveuse de nous apporter l’addition. Il y avait urgence silencieuse entre nous deux et il n’y avait pas d’autres mots pour la décrire. Je brûlais soudain d’envie de la tenir entre mes bras, sentir sa peau nue contre la mienne, me prendre et me bercer. Je la voulais mienne et la conserver, intacte, passionnée, pour arrêter le temps, freiner cette course contre le mur, l’inévitable fin de tout. Elle m’apportait ce souffle après lequel je courrais depuis si longtemps.
Sans dire un mot, nous sommes entrés dans ma voiture et j’ai conduit jusqu’au condo. Toutes les portes s’ouvrirent sans bruit, comme si tout mon univers était calfeutré d’une couche épaisse d’ouate. La seule chose que j’entendais, c’était ma respiration à travers le tambour qui battait la cadence folle dans ma cage thoracique. Aucune lumière ne vint briser l’aura qui nous enveloppa dès que nous touchâmes le lit. Je ne me souviens pas de m’être déshabillé ni même de m’être glissé sous les draps. Il n’y eut ni geste brusque ni mouvement trop lent. Tout se fit avec la douceur d’un concerto à cordes, dans un crescendo digne des meilleurs chefs d’orchestre. Nous fûmes transportés là où personne n’avait jamais foulé le sol. Puis, dans le souffle commun des amants satisfaits, nous nous lovâmes comme des tiges de vigne, chaque partie de notre corps retrouvant celle de l’autre, à entendre de nouveau les bruits de notre réalité.
- Pas une histoire d’un soir, tu me le promets? demanda-t-elle enfin alors que je versais une larme de bonheur sur son poignet lové contre ma joue.
- Que dirais-tu d’une histoire d’une vie? Du moins ce qu’il en reste. Et j’espère au moins cinquante ans…
- Je vais y penser.
- Tu as trente secondes.
Il existait déjà entre nous deux, sans en douter, une grande complicité. Je me sentais rajeuni de dix ans. Non, je me sentais comme l’adolescent boutonneux qui rêvait de la femme idéale pendant les cours de sciences. J’avais l’impression d’avoir fait l’amour la toute première fois de ma vie. Le contact de nos peaux, la chaleur, l’humidité de nos sexes, tout cela me donnait une intimité que je n’avais eue auparavant. Je caressais doucement chaque partie de son corps sans m’attarder à un seul endroit mais en touchant véritablement chaque centimètre de sa peau.
- Comme tu es doux avec moi. J’ai des frissons partout, me dit-elle en se tournant vers moi pour mieux m’examiner dans la pénombre. Je voudrais que ce moment dure éternellement. Je dois t’avouer quelque chose et je te promets de ne plus jamais faire ça.
- Tu m’intrigues…
- Je n’ai jamais été aussi bien avec un homme de toute ma vie. Mon mari, Dieu ait son âme, était un homme bon, attentif et surtout respectueux. Mais toi, tu as ce je ne sais quoi qui m’enivre. Je suis soûle avec toi. Il n’y a pas d’alcool assez fort pour me donner le même feeling.
Me disait-elle vraiment ça? Lisait-elle dans mes pensées alors que ses mots sortaient de sa bouche comme un écho de ce que j’apprêtais à lui dire. Comment pouvait-on encore être « un » sans le lien de la chair? Je l’embrassai et nous fîmes encore l’amour, cette fois plus brusquement comme s’il y avait urgence de sceller ces mots entre nous.
Je me réveillai avec les premières lueurs du jour. Elle avait le nez dans mon cou et respirait profondément, endormie, libérée comme moi de ces griffes du quotidien qui, malheureusement, reprenait bien malgré nous, sa place avec le lever du soleil. Je levai la tête pour regarder l’heure. Ma chatte était là, l’air de me demander qui était cette étrangère qui ronronnait près de moi. Je lui fis signe de s’éloigner et étant une chatte bien élevée, elle resta là, les oreilles bien pointues, les pupilles rétrécies, décidée à avoir le dernier mot de cette situation incongrue. Je n’allais pas la laisser faire à sa tête. Je tendis la main sur son museau et elle huma deux doigts avec indifférence. Elle s’étira et s’éloigna. J’avais gagné en lui mettant sous le nez les odeurs du fruit de ma nuit de bonheur.
Mercédès ne broncha pas quand je m’extirpai du lit. Je replaçai le drap et la douillette sur son épaule et quittai la chambre pour me retrouver devant le grand miroir de la salle de bain. Je fus surpris de découvrir cet homme que j’avais l’habitude de voir avec son air fatigué me sourire comme s’il n’y avait pas de lendemain. Je me fis un clin d’œil, histoire de me convaincre que s’était bien là le seul et unique François Gélinas de la veille et celui des jours d’avant. Après m’être aspergé d’eau le visage, je passai à la cuisine pour trouver quelques œufs et les préparer en une sorte d’omelette improvisée. J’y ajoutai des tranches d’oranges et des morceaux de fromage. Dès que le café fut prêt j’entrai dans ma chambre pour la trouver en train de s’habiller.
- Tu pensais t’en aller sans me dire au revoir? dis-je planté dans la porte, le plateau en main.
- Je croyais que c’était toi qui avais filé en douce en me laissant un mot sur le frigo du genre : merci pour la petite fête, on s’appelle et on déjeune!
- Bah j’y ai pensé mais j’ai gardé seulement la partie du petit déjeuner. Tu as une fringale?
Elle vint m’embrasser et s’empara du plateau :
- Et toi tu ne mangeras rien?
J’aimais son sens de la répartie. Nous étions vraiment sur la même longueur d’onde tous les deux. J’arrivai à peine à croire que cette femme qui marchait devant moi en direction de la salle à dîner venait de partager toute une nuit avec moi et qu’elle s’apprêtait à poursuivre l’aventure sans avoir à critiquer quoi que ce soit.
- Tu cuisines merveilleusement bien, dit-elle en avalant une bouchée de ma tentative de l’impressionner.
- N’exagère pas, Mimi. Je me débrouille. Tu veux encore du café?
Nous déjeunâmes en poursuivant la conversation. Puis, me voyant consulter ma montre à trois reprises, elle se leva :
- Va à ton rendez-vous avec ton frère. Je vais faire la vaisselle et je vais aller faire un peu de magasinage. Tu veux qu’on se voie ce midi avant que tu ailles au salon?
Je lui tendis une clé en l’embrassant tendrement :
- Si tu trouves une carte postale de Tintin et le Lotus Bleu en fouillant dans mes affaires, tu la déposeras sur mon bureau.
- Va prendre une douche avant que je t’attache au pilori pour te donner cent coups de fouet. Je suis sérieuse…
Je me préparai pour rejoindre mon frère devant la maison de notre père. Sur la route, déserte en ce vendredi matin au froid hivernal, je songeai encore à cette nuit, histoire de ne pas penser à ce qui m’attendait. Je me disais que j’étais vraiment amoureux et des plans se dessinaient dans ma tête. Ce fut comme si tout un pan de ma vie s’écroulait pour dévoiler le côté lumineux de celle-ci. J’ignorais ce qu’elle voulait que nous fassions avec toute cette folie de moins de vingt-quatre heures, mais je ne pouvais plus m’imaginer sans elle. Ce qui est dangereux, j’en conviens.

La maison de notre enfance est demeurée tel que dans mes plus précieux souvenirs. Mon père, soucieux de perpétuer tout ce qui faisait de sa vie et la nôtre dans ce bungalow somme toute assez spacieux, avait pris soin de rénover chacune des pièces, de repeindre ou changer des fenêtres afin de la garder comme une neuve. Évidemment, il y avait une belle clôture en fer forgé qui faisait le tour de la maison. C’était sa marque de commerce qui détonait cependant avec les nouvelles tendances sans barrières. Mais il y tenait. Je savais, pas le biais de nos conversations antérieures, que j’héritais de la maison et de toutes les babioles qui s’y trouvaient. Personne parmi mes frères ou ma sœur ne désirait retourner vivre dans ce secteur devenu un peu trop violent à leur goût. Du reste, ils préféraient avoir de l’argent. Je ne savais pas si j’allais me débarrasser de cette envahissante composition dépassée sans perdre un peu de mon passé. Je dis que je verrais bien en temps et lieu, après les funérailles et la découverte de cette mystérieuse vérité.
Je fus tiré de mes songes par le grondement sourd d’un moteur agonisant. Un nuage de fumée bleue passa tout doucement chaque côté de ma voiture et je vis Mathieu s’extirper de sa vieille Corolla 1980.
- Tu as encore ce cercueil ambulant? J’espère qu’avec l’argent que tu vas recevoir de Papa tu vas te payer au moins une voiture usagée de mois de 10 ans. Tu ne fais pas trop ta part pour l’environnement, je trouve.
- Bonjour mon cher frère. Toujours le bon mot pour me mettre un sourire dans la face, à ce que je vois. Je l’aime, ma minoune. C’est fait solide c’est machin-là. Avec un peu d’entretien, on ne risque pas de rester pogner sur le pont Viau en pleine heure de pointe comme avec ta Chevrolet de fifi.
- OK, je ne ferai plus de commentaires sur tes goûts en matière de bagnoles, c’est promis. Comment ça va, ce matin, mon frère?
- Mal de bloc, crampes au ventre, un peu d’acide dans le fond du gorgoton et j’ai un œil qui me pique depuis deux heures du matin. À part de ça, top shape, my man! Je t’ai apporté du café et des donuts.
- Merci pour moi. Un café par jour, c’est mon top. Et les beignes, j’évite. Ce n’est pas bon pour mon cholestérol.
- Des petites natures, je te dis. Tu as passé une bonne nuit? Demanda-t-il en mordant dans un beignet double-chocolat carrément dégoûtant dans les deux sens du mot.
- Ça ne se dit pas, Mat. Je pense que je suis amoureux.
- Ah bin! Mon frère qui parle d’amour sans que des boutons lui poussent dans la face. Je dois être encore en train de rêver.
- Tu ne rêves pas, mon cher frère. Et ce n’est pas une simple passade, Du moins, je le suppose, Je suis même passé à un cheveu de lui demander de m’épouser de peur justement de me réveiller, comme tu le dis.
- Wow, c’est vraiment sérieux alors. Et on la connaît cette mystérieuse beauté fatale?
- Euh, non. Pas vraiment. C’est un médecin. Mercédès.
- On ne veut pas savoir ce qu’elle conduit, on le devine par le métier qu’elle pratique.
Il éclata de rire. Ça faisait longtemps que je ne l’avais pas vu si joyeux. On aurait que la mort de notre père l’avait, comme moi libéré de quelque carcan invisible. Il me prit dans ses bras :
« Mercédès, Dolorès, Marie-France Bazzo. On s’en fout. Mon grand frère en amour. Je vais être encore jaloux. Tu es mieux de surveiller tes arrières et chacun des côtés parce que j’ai peut-être l’air d’un truc passé date mais j’ai encore des bons tricks pour cruiser les bonnes femmes, tu sauras. »
- Tout doux, Fido. Ce n’est pas un os pour te faire les dents, au risque que je te les fasse avaler. N’abuse pas trop de ma bonté.
Nous nous sommes embrassés avec force bourrades et accolades. Nous étions de nouveaux deux frères, si nous ne l’avions jamais été, prêt à affronter la vie. C’était aussi innocent que naïf car, même si j’avais mis la clé dans la serrure de la porte, nous désirions faire durer ce plaisir, ne sachant pas vraiment ce qui nous attendait derrière celle-ci.
« On y va? demandai-je en reprenant mon sérieux. »
Il avala sa salive et regarda un moment la porte close. Je suis certain qu’il sentit, tout comme moi, le choc de revenir les pieds sur terre. La porte prit soudain des dimensions colossales. Je me revis, l’espace d’un très court instant, en culotte courte, le nez en sang, les bras couverts d’égratignure, frappant sur la porte fermée à clé, un certain printemps de mes 9 ans. J’avais été fouiné dans une des maisons en construction, malgré les avertissements de mon père. C’était un dimanche, donc dans un chantier déserté par les travailleurs. Nous étions quatre : Nicolas, Mathieu et Gaëtan m’accompagnaient. Nous étions en mission comme lors d’un épisode de la « Patrouille du cosmos ». J’étais Kirk, Gaëtan représentait Spock et Nic et Mat étaient des martiens ou des vénusiens. Nous avons monté sur la structure en bois, marchant sur les panneaux de bois nus qui allaient être probablement le salon. Il y avait des murs, des fils, des tuyaux et des conduites. Nous étions vraiment sur une autre planète, durant ces quelques minutes que dura cet épisode imaginaire. Puis, il y eu le bruit d’une camionnette qui approchait. J’entendis Mathieu crier du coin avant de la maison :
- C’est le contracteur Simoneau. Il faut s’en aller vite.
- Par en arrière, cria Nicolas en me faisant signe de le suivre.
Gaëtan, qui avait poussé l’exploration jusqu’au deuxième étage qui était l’endroit le moins développé, sauta devant moi, en étouffant son rire. Je sursautai et restai là, immobile comme un animal traqué. Puis, le bruit de la portière qui claque me fit réagir : je bondis droit devant moi et passai à travers l’espace vierge de ce qui allait être la porte de patio. Sauf qu’à cet endroit, il n’y avait ni escalier, ni balcon. Je me sentis alors aspiré par le vide, voyant le tas de terre boueux parsemé de pierres s’approcher dangereusement de mon visage. Mais, comme j’avais un bon élan et qu’il se trouvait là un grand bout de bois qui tenait la structure, ce furent mes épaules qui encaissèrent le coup et je tombai les deux pieds dans le sol boueux. Mes bottes s’y enfoncèrent d’au moins une trentaine de centimètres dans un bruit visqueux de succion. La douleur de mes épaules commença à dominer la peur alors que l’adrénaline atteignait des sommets d’émission. Je voyais des étoiles mais me sentit à la fois surhumain, me pendant capable de m’extirper de ce bourbier, et vachement impuissant. Je vis mes frères disparaître dans le petit boisé adossé au terrain de construction. Ils riaient comme si le drame venait de céder l’antenne à une comédie de Jerry Lewis. Je n’osais pas crier, faisant de grands gestes à Gaëtan pour qu’il me tire de ce piège visqueux. Rien n’y fit. Les bottes résistaient et je crois même qu’elles s’enfonçaient. Il ne me restait plus qu’à les abandonner sur place car Simoneau venait de crier « Il y a quelqu’un?! » en marchant bruyamment sur les planches de bois.
Gaëtan me tira de cette fâcheuse position non sans retenir un fou rire qui me rendit d’autant plus honteux de m’être laissé piégé aussi facilement. Je l’entendis dire entre ses lèvres serrées : « Méchant capitaine Kirk que tu fais là! »
Nous avons couru sur la terre mouillée, sauta autant que possible sur les bout de pierre assez large pour nous soutenir et surtout éviter de s’enfoncer à nouveau dans un trou humide. J’avais déjà une croûte de boue sur mes bas blancs et un goût amer dans la bouche quand la substance visqueuse qui me coulait du nez atteignit mes lèvres. Du revers de ma chemise, j’essuyai mon nez pour découvrir le sang. Sur le coup, je fus terrifié. Je crois même que j’allais mourir. En pénétrant dans le boisé, plutôt que de suivre le sentier existant, je fonçai à travers les branches en retenant mon cri d’horreur. Tout ce que je voulais, c’était me retrouver chez moi, au sous-sol, assis sur le sol, entre mon lit et mon bureau d’étudiant. Je me jurai ne plus jamais recommencer alors que retentissaient les cris du contracteur :
- Attendez que vos parents apprennent ce que vous venez faire dans mes chantiers, ma gang de petits morveux. Je t’ai vu, Gélinas. Ton père va t’en sacrer une maudite, je t’en passe un papier!
Nous avons traversé le boisé en moins de trois minutes. Mes deux frères se roulaient par terre en me voyant recouvert de boue, de sang et en admirant mon visage terrifié. Seul Gaëtan arriva à se calmer et m’aida à me reprendre en main. À bout de souffle, je ne cessais de regarder derrière moi, à travers les branches encore nues en ce printemps hâtif.
- Il faut renter à la maison. Je dois aller me changer avant que papa ne revienne de sa visite chez mémé Bournival, dis-je en secouant les bouts de branches qui s’étaient accrochés à ma chemise tout en frottant vigoureusement la plante de mes pieds sur le gazon humide.
Mon père prenait toujours une heure ou deux de son dimanche, une fois par mois pour aller visiter les parents de notre mère décédée deux ans plus tôt. C’était, disais-il, la moindre des choses. Mais il ne voulait pas que nous l’accompagnions parce qu’il disait que c’était trop émotif. Nous les voyions tout de même de temps en temps, surtout durant la période estivale, alors qu’ils revenaient de leur séjour en Floride, dans les Keys, où ils avaient une roulotte de luxe près de la mer.
Mes frères se calmèrent un peu et m’aidèrent à marcher jusqu’à la rue, elle aussi en construction. Nous fîmes un détour, bien entendu pour ne pas se faire apercevoir par l’horrible Simoneau et sa barbe hirsute.
Une fois devant la maison, nous fûmes rassurés de ne pas voir la voiture de notre père dans l’entrée. Gaëtan fila directement chez lui car il voulait lui aussi se faire une petite toilette avant que ses parents ne s’aperçoivent de son méfait lui aussi. Quant à Mathieu et Nicolas, ils allèrent se nettoyer sur le côté de la maison alors que je m’approchai de la porte d’entrée principale tout en retirant mes bas maculés de boue séchée. Ce ne fut que lorsque je mis la main dans ma poche que je réalisai l’irréparable : ma clé avait disparu. Je devais l’avoir perdue en sautant de la maison en construction. Je fus pris de panique. Je regardai la porte qui se dressait devant moi comme un monument immense et je me mis à pleurer ne sachant plus comment j’allais m’extirper de ce cauchemar.
Mes frères revinrent en se taquinant l’un et l’autre et me trouvèrent prostré devant la porte fermée, la gueule bariolée de sang séché, de larmes et de morve. Avant qu’ils ne puissent me rassurer, l’automobile de notre père, une belle Ford flambant neuve tourna le coin et entra dans le chemin asphalté. Un succès de Nat King Cole jouait à tue-tête dans l’habitacle. Il nous vit et le sourire qu’il affichait se transforma en une grimace de peur. Il se précipita vers nous en laissant le moteur tourner.
- Pour l’amour du ciel, qu’est-ce qui t’est arrivé, François? Tu as eu un accident?
Mathieu, fidèle à son habitude, déclara que c’était ma faute, que je les avais entraînés dans la maison en construction et s’enfuit en pleurant. Nicolas ne protesta pas mais resta près de moi, solidaire. C’était un peu vrai. Je les avais convaincus de m’accompagner. Surtout Nicolas. Mathieu était toujours près à faire des mauvais coups mais notre autre frère était toujours réticent, préférant faire des randonnées en bicyclette sur le bord de la Rivière-des-Prairies.
Mon père regarda Mathieu s’enfuir et passa de Nicolas à moi pour retourner vers Nicolas. Puis, il soupira longuement :
« Rentrez dans la maison, vous deux. Je pense qu’on va trouver un moyen de vous faire comprendre que c’est dangereux de visiter des maisons en construction. »
Il ouvrit la porte et Nicolas passa devant moi tandis que mon père jetait des yeux enragés sur moi quand je fis un premier pas vers l’entrée. Dès que je fus à l’intérieur, il abattit sa large main sur mes fesses et je fus propulsé au moins un mètre en avant. Je descendis rapidement, m’attendant à recevoir une autre volée de coups mais mon père jeta ses clés sur la table d’entrée et alla s’asseoir dans le salon pour fixer le vide, position dans laquelle je le trouvai après m’être sommairement lavé et changé :
- Je m’excuse, Papa, dis-je timidement à trois mètres de lui, les poings serrés, prêt à bondir au sous-sol s’il faisait un geste imprévu.
Il leva les yeux vers moi et je vis les larmes se bousculer dans son regard :
- Ne me fais plus jamais ça, François. Tu es l’aîné et je te fais confiance. J’ai assez d’avoir perdu ta mère, ne va pas te tuer dans un chantier de construction, tu m’entends?
- Oui, Papa. Je m’excuse, Papa, m’entends-je dire trois fois de suite, l’air piteux.
- Et arrête de t’excuser. Il n’y a pas d’excuses. Tu l’as fait, on ne peut pas revenir en arrière. Alors, maintenant, tu ne feras plus jamais rien sans réfléchir, fiston, promets-le-moi.
Je le promis et je fis ensuite tout ce que j’étais en mesure de faire pour empêcher mes frères de se mettre dan le pétrin. Et comme prévu, ce fut mon jeune frère qui me causa le plus de problèmes.
J’étais là, devant la porte, à me remémorer cet instant terrifiant lorsque Mathieu posa une main sur mon épaule :
- Tu l’ouvres cette porte ou quoi? J’espère que tu n’as pas la chienne comme moi parce qu’on revire de bord et on s’en va tout de suite.
- Si tu préfères ne pas entrer, tu peux rester ici, dis-je en espérant qu’il acquiesce et me laisse avec mes terreurs dans cette maison où trop de souvenirs se bousculaient et s’embrouillaient.
- Je t’accompagne, brother. À deux, ça va être mieux, comme disait l’annonce de lait dans le temps. Et puis, s’il y a quelque chose, tu vas être là pour moi, hein, mon frère?
J’essayai de sourire mais l’intention parut plus comme une grimace qui le fit reculer d’un pas :
- Alors, on y va, répondis-je en tournant la clé dans la porte.
La première odeur qui nous frappa fut celle du chien. Snookie, malgré les soins que lui prodiguaient ma sœur lorsqu’elle venait le toiletter, n’était plus une jeune chienne et elle avait tendance à parfois se laisser aller, surtout au sous-sol. On aurait dit que l’odeur de l’animal persistait malgré les nettoyages minutieux. Et comme la maison était fermée depuis le départ pour la marche de santé – qui s’avéra fatale – de notre père un peu plus de trente-six heures plus tôt, ce parfum fauve en était amplifié. Nous ouvrîmes les fenêtres et le froid s’immisça doucement à travers les pièces, chassa l’air stagnant. Sur le comptoir, nous avons trouvé un steak qu’il avait probablement laissé là pour décongeler. Les deux immenses plantes au salon avaient la mine basse. La radio jouait un air vieillot dans la chambre du fond et l’écran de l’ordinateur que je lui avais acheté afin qu’il explore les moindres coins de la toile virtuelle affichait une boucle infinie de traits colorés, changeant au gré de leurs mouvements dans un ballet silencieux.
- On dirait qu’il va rebondir et nous saluer, pauvre papa, dit Mathieu en épongeant une larme au coin de l’œil.
- Ne t’inquiète pas, il est là, tapis dans tous les coins de la maison, à nous suivre du regard.
- Tu crois vraiment à ces conneries, Franky? Il est mort, c’est tout.
- Façon de parler, Mat. C’est plutôt nous autres qui le faisons vivre à travers nos pensées. Dans ma tête à moi, il est encore assis, là, dans sa chaise berçante en cuir, et il nous observe avec son air de dire « allez-y donc, dans mon atelier », un petit maudit sourire dans la face.
- Ça te fait quoi de savoir qu’il nous a caché quelque chose? me demanda mon frère alors que j’allumai la lumière menant au sous-sol à deux pas derrière moi.
- Rien pour le moment. Je vais te dire ça quand on saura c’est quoi le fameux secret.
Nous sommes descendus l’un derrière l’autre, tâtant le bois texturé qui ornait les murs depuis notre enfance. Il y avait là des milliards d’empruntes digitales tracées par nos jeunes mains, des traces de jouets frottés sur sa surface vivante. Ici et là, quelques accrocs ou écorchures après nos déménagements de gros meubles.
La pénombre du sous-sol m’apparut presque trop réconfortante après l’intense lumière du jour du rez-de-chaussée. Tout était si bien rangé. J’avais l’impression de visiter une maison modèle. Nous retrouvâmes le piano de maman, le seul objet que notre père avait conservé après sa mort. Un piano droit de marque ASAFAW qu’il faisait accorder au moins tous les deux ans. Personne d’entre nous n’avait osé en jouer, de peur de briser l’aura de souvenirs qui l’entourait. C’eût été blasphémer que de briser son silence. Cet autel en l’honneur de Maman avait sa place ici et il y resterait jusqu’à ma mort.
L’atelier de bricolage de mon père consistait en une grande pièce aussi bien organisée que le reste de la maison. C’était en fait la combinaison de mon ancienne chambre avec celle de Mathieu. Il y avait ici autant d’outils qu’on pouvait en trouver chez Canadian Tire. Du moins, c’était l’impression que j’en avais à chaque fois que j’entrais ici. J’ignorais qu’il y avait autant de sortes de tournevis, de pinces, de clous, de vis et de boulons, moi qui avait des petits clous d’un pouce, un tournevis multifonctionnel et une seule sorte de pince, outils dont je ne me servais presque jamais, préférant appeler Gaëtan lorsque je ne m’y retrouvais plus, autrement pratiquement à chaque fois que je devais faire un peu de bricolage. Si, par malheur j’appelais mon père, parce que mon ami n’était pas disponible, j’étais assuré d’avoir un discours sur les avantages d’avoir au moins un équipement de base et qu’il allait en faire l’inventaire afin de compléter ma minuscule collection d’outils lors de mon prochain anniversaire.
Mon père s’était amusé à faire de la sculpture, il y a de cela une quinzaine d’année. Il s’était inscrit à un cours avec les loisirs de la ville et s’était trouvé une nouvelle passion, ce qui remplissait les creux d’entre-saison alors qu’il savait plus quoi rénover dans la maison. Ces quelques années où il gossa dans le bois des figures traditionnelles ou des chevaux de trait furent la source de nos cadeaux de Noël à tous. Même ses petits-enfants eurent droit à un cheval miniature ou un casse-noisette verni. Il avait beaucoup de talent mais ses mains, ces dernières années, commencèrent à montrer des signes de fatigue. L’arthrite, bien que légère, l’empêcha de pouvoir bien tenir le ciseau ou soutenir la pression de celui-ci à travers le morceau de bois qu’il préférait tenir entre ses mains pour mieux le sentir, comme il le disait souvent. Il abandonna ce plaisir avec regret et avait aligné ses œuvres sur une tablette au-dessus du foyer de pierre. Au cours de cette période pourtant fort productive, il s’était mis dans l’idée de sculpter des totems à thème qui allaient orner chaque coin de son atelier, histoire d’y mettre un peu de vie parmi les scies à onglet et les perceuses aux coloris et usages multiples qu’il aimait mettre en démonstration derrière les vieilles armoires vitrées, recyclage d’une des nombreuses rénovations de la cuisine au cours des années. Avant que ne se déclare ses douleurs articulaires, il avait eu le temps de compléter trois colonnes et la moitié d’une quatrième. C’est dans ses colonnes qu’il avait caché la combinaison de son coffre-fort, comme je l’avais deviné après avoir lu la lettre qu’il m’avait destiné.
Je m’approchai des pièces ouvragées avec soins et amour. Chacune représentait une époque importante de l’histoire du Québec. La version Nord comportait des scènes avec des Indiens et Jacques Cartier. La version Est représentait les Patriotes et une représentation assez bien réussie de la courte bataille des Plaines d’Abraham. La version Sud montrait le grand Maurice Richard en action et quelques autres joueurs de hockey qui ont fait gagné plus d’une coupe Stanley aux Canadiens au cours des années. La quatrième colonne, située à l’ouest, aurait comporté des personnages politiques des dernières décennies. Il avait eu le temps de faire René Levesque et une partie du barrage de la Baie-James, fleuron de la nationalisation de l’électricité.
Je regardai la scène de Jacques Cartier et trouvai rapidement le chiffre cherché à travers les branches d’un arbre sculpté avec la finesse d’un artiste accompli. C’était la première fois que je prenais le temps d’admirer son travail avec autant d’attention. Je passai un doigt sur le feuillage finement ciselé qu’il avait sûrement verni plusieurs fois, appliquant de fines couches à la fois, pour éviter qu’il y ait des coulisses. Je notai le chiffre 53. Je souris : c’était l’année de ma naissance.
Mathieu cherchait le nombre suivant dans la scène des Patriotes. Il ne trouvait pas :
- Si j’avais su ça avant, je serais venu bien avant, cibôle. Il y a assez de carabines, de jambes et de bras dans cette colonne-là, que ça m’étourdit. As-tu trouvé, toi?
Je m’approchai de lui en lui montrant le chiffre inscrit sur mon carnet :
- Il faut commencer par regarder l’ensemble. Regarde les bras, les jambes, les drapeaux. On dirait qu’ils pointent dans une direction, là, dans le coin supérieur droit. Tu vois?
- Ce que je comprends, c’est que le père nous a fait comme le film du Code Da Vinci avec Tom Hanks, je crois. Pourquoi est-ce qu’il s’est donné du trouble comme ça. Il aurait pu l’écrire sur un bout de papier, sa combinaison, non?
- Il ne l’a pas fait pour lui mais pour nous. Il devait la connaître par cœur, sa combinaison. Mais, s’il avait laissé la combinaison sur une lettre ou sur un bout de papier, quelqu’un aurait pu la trouver et s’en servir pour des mauvaises raisons.
- Comme voler son argent? Tu penses qu’il a laissé de l’argent là-dedans?
- Regarde, le chiffre est là, dis-je en ignorant la question et en pointant le ciel où il avait sculpté des nuages ou de la fumée.
Mathieu suivit du regard mon index tendu et siffla :
- Wow, c’est fort. Faire le chiffre 33 avec des mouettes qui volent. T’es sûr que c’est ça. Il me semble que c’est trop évident, non?
- Justement, c’est parce que c’est trop évident qu’il l’a fait comme ça.
Mathieu soupira :
- J’aurais donc aimé allez à l’université comme toi tour être intelligent de même.
- Ça n’a rien à voir. J’ai lu beaucoup de romans policiers. Et je suis curieux de nature. Les énigmes, j’adore ça. Tu devrais te laisser tenter et lire quelques livres d’Agatha Christie, frérot. Ou lire des livres de Dan Brown, celui qui a écrit ton fameux Code Da Vinci.
- Comment ça? Da Vinci, c’était un livre?
Je soupirai à mon tour. Décidemment, mon frère me surprendra toujours. À moins qu’il ne se plaise à me niaiser, ce qui pourrait être fort probable.
- Bon, on va aller chercher le troisième chiffre dans l’autre colonne, dis-je en lui tapant l’épaule.
Je pris note du chiffre dans mon calepin et nous allâmes devant la colonne dédiée au hockey. Il y avait là de nombreux chiffres. Chaque joueur avait le sien, bien inscrit sur leur chandail respectif. Mathieu s’en plaignit :
- C’est une blague, là, n’est-ce pas? Il nous a joué un tour pour celle-là.
J’acquiesçai, intrigué. C’était en effet une autre illusion et je me demandais où se trouvait la réponse. Je regardai ailleurs que sur les chandails. Je vis un Bonhomme Carnaval tout souriant, une coupe Stanley qui avait l’air de sortir de la colonne et le visage sérieux de Patrick Roy qu’il avait reproduit à partir de la fameuse scène où ce dernier avait joué son dernier match avec l’équipe montréalaise et qu’il avait fusillé du regard l’entraîneur de l’époque, Mario Tremblay. Je fus parcouru de frisson. C’était magnifique. Mais, aucun autre chiffre ne semblait s’y cacher. Je revenais toujours sur les numéros des chandails. Quelque chose clochait. Je fis mentalement le tour des numéros en les associant à chacun des joueurs : Richard, le 9; Lafleur, le 10; Plante, le 1; Béliveau, le 4; Roy, le 33; Dryden, le 28… Je tapai dans les mains :
- Dryden! m’écriai-je en faisant sursauter Mathieu. C’était quoi le numéro du chandail de Ken Dryden?
Mathieu haussa les épaules en fronçant les sourcils :
- Je ne m’en rappelle plus, tâboire. Ça fait trop longtemps. Attends, laisse-moi penser…
- Franchement, Mat. Tu ne te rappelles pas de ça? Tu nous achalais tellement avec tes maudites cartes de hockey. Tu imitais René Lecavalier quand on regardait les parties. Papa n’arrêtait pas de te dire d’arrêter de parler en même temps que lui.
- Je le sais, je l’ai sur le bout de la langue. Arrête de parler toi-même, tu m’empêches de me concentrer.
Puis il cria : « 29 ! C’était 29, j’en suis certain! »
- Alors, c’est 29. Dis-je en pointant le colosse bien appuyé sur son bâton qui semblait nous regarder.
Mathieu le regarda et jura :
- T’es vraiment un génie, toi! Je ne l’aurais jamais trouvé. À moins que le Père ne ce soit trompé.
- No way. Il a trop fait de recherches pour chacun de ses sujets pour se tromper à part volontairement.
Nous éclatâmes de rire. Nous avions trois chiffres. Nous avons trottiné vers la quatrième colonne, comme deux enfants excités par leur découverte.
À première vue, il n’y avait aucun chiffre dans cette scène. Mathieu recula d’un pas, fronça les sourcils et se grattant le fond de la tête :
- Je ne sais pas comment tu fais. Je ne vois rien.
- Moi non plus, Mathieu je ne vois rien. C’est bizarre. Il faut dire qu’il n’y a pas grand-chose dans cette scène.
En effet, le plat de grande courbe qui illustrait le barrage occupait une grande place. Seul, le grand René Lévesque, placé derrière le micro, l’œil triste, qui annonce la défaite du premier référendum, cigarette dans une main recroquevillée, attirait l’œil, au-dessus de la structure de béton. Ailleurs, c’était du bois nu, sans ciselage, verni comme le reste mais silencieux.
- Est-ce qu’il y a trois ou quatre chiffres dans une combinaison de coffre-fort? demanda Mathieu en regardant les trois autres colonnes.
- Je ne sais pas. Je me souviens que nos combinaisons de cadenas étaient à trois chiffres. On pourrait essayer.
Nous nous dirigeâmes vers le grand miroir. Nous retirâmes délicatement les photographies qui y étaient accrochées puis je tendis les bras pour soulever cette antiquité plus lourde qu’une porte en acier. Je grimaçai et Mathieu vint me porter main forte. Une fois le miroir appuyé sur le mur, nous admirâmes la porte verte avec en son centre le cadran noir encerclé de petites barres blanches. Tout autour, il y avait des chiffres, de un à soixante. La flèche pointait vers le haut, bien alignée avec le zéro. Je tournai la poignée vers le bas en faisant aussitôt une moue :
- Un gars s’essaie! dis-je à Mathieu qui fit un sourire nerveux.
Je tournai le cadran dans le sens des aiguilles d’une montre passant plusieurs fois le zéro. Puis je positionnai la flèche sur le premier chiffre, 53. Je tournai dans le sens contraire, passant deux fois le zéro puis stoppai le pointeur sur 33. Je tournai le cadran en lui faisant faire un seul tout complet puis arrêtai sur le 29. Je pris une profonde inspiration et je tournai la poignée. Rien ne bougea. Je serrai les dents. Je tournai le cadran plusieurs fois et je repositionnai la flèche sur le zéro. Cette fois, j’inversai la procédure. Rien n’y fit. La porte demeura close.
Frustré, je retournai devant la quatrième colonne et cherchai frénétiquement un indice qui aurait pu m’échapper. Je n’allais pas passer la journée à chercher une combinaison. Le temps nous échappait. Il y avait trop de choses qui se passaient en même temps et celle-là, avec son secret bien gardé n’allait pas me frustrer comme ça si facilement. En un sens, j’aurais bien voulu me dire que si je ne poursuivais pas cette quête de savoir la vérité, toute cette histoire resterait terrée au fond de sa petit cage en acier renforcé et tout le monde s’en fouterait. Mais, le simple fait de savoir que notre père avait quelque clé cachée sous une roche, une clé qui allait ouvrir un pan de sa vie qu’il avait préféré caché de son vivant mais qu’il voulait que nous découvrions après son départ, me targuait et, étant curieux de nature, je voulais aller au bout de cette quête.
Mathieu fouillait dans les tiroirs qu’il ouvrait et fermait avec fracas. La tension montait, je le sentais. Il faisait celui qui ne voulait pas savoir mais restait tout près pour sauter sur le morceau que j’extirperais de sa cachette. Il promena son regard sur les murs, comptant les outils qui y étaient accrochés, regarda le plafond où mon père entassa des bouts de bois de toutes les grandeurs dans un système ingénieux de rangement. Je m’imaginai mal dans cet espace en train de réparer une table au pied branlant. Il allait falloir que je me débarrasse de tout ce fatras qui me serait bien inutile.
Puis Mathieu lança un chiffre, brisant ainsi le silence : « 46 ».
Je le regardai alors qui pointait fièrement le plafond vers le coin de la colonne inachevée. Comme j’étais directement en-dessous, il me fit signe de me rapprocher de lui, du coin opposé. Il tapait tes mains. Je pouvais lire toute la fierté dans ses yeux, comme lorsqu’il revenait de l’école avec une note de plus de 70 %, chose assez rare que mon père gratifiait avec un beau billet de 5 $ à mon pauvre frère qui se voyait déjà millionnaire.
- Regarde, tu as vu les fines lignes noires au plafond. Ça part du plafonnier jusque dans le coin. Si tu regardes à partir d’ici, la longueur des lignes rétrécit et on voit le chiffre.
Je ne peux m’empêcher de l’admirer. Le chiffre était là, au-dessous de nous. De fait, je tournai les yeux vers les autres coins et me déplaçai d’un coin opposé à l’autre pour voir les mêmes inscriptions au plafond. Il avait donc caché de code en double partout sauf dans la dernière colonne.
- Eh bien, Mathieu, tu viens de nous sauver des heures de recherche. Sans toi, on ne l’aurait pas trouvé. Tu veux faire la combinaison? À toi le privilège!
Il trottina vers la porte du coffre et fit la combinaison. Il y eu un déclic lorsqu’il appuya enfin sur la poignée et celle-ci s’abaissa enfin. Mais, je l’entendis arrêter de respirer et étouffer une plainte :
- Je ne peux pas. Je ne veux pas l’ouvrir. C’est comme si… je ne sais pas, comme si on ne devrait pas faire ça.
- Voyons donc, Mathieu. Si Papa m’a laissé ce mot c’est pour qu’on découvre enfin la vérité, comme il l’a écrit. Laisse-moi faire, je vais l’ouvrir.
Je m’exécutai et la porte nous dévoila en fin son contenu de malheur.

Passé décomposé - Chapitre 2

Nous étions tous là, autour de la table chez Nicolas. Le soleil du dimanche saturait tout autour de nous, dans l’immense salle à manger presque jamais utilisée de mon frère. Ce dernier était affairé à faire des téléphones tandis que Danièle, les yeux gonflés par la fatigue et surtout par la douleur, tentait de tenir le coup devant nous, les garçons. Mathieu sirotait sa cinquième bière de la journée. Il n’affichait ni tristesse, ni colère, ni une toute autre émotion qui puisse être considérée comme une soupape par rapport à ce qui se passait en dedans. Il était une véritable bombe à retardement mais sa carapace endurcie résistait, du moins jusque-là.
Au centre de la table, il y avait deux feuilles de papier. La première, trouvée dans les affaires de notre père, était une lettre adressée à nous tous, expliquant que, comme on s’y attendait, je devenais l’exécuteur testamentaire, étant l’aîné. Personne ne protesta en entendant de nouveau cette affirmation écrite mainte fois répétée oralement par notre père. Nicolas, qui présidait aux destinées de la compagnie, avait bien en main ce qui lui appartenait de toute façon depuis fort longtemps. Nous savions déjà tout ce que contenait le testament dont on ferait la lecture le mercredi suivant chez le notaire. Raymond Gélinas avait depuis longtemps préparé le générique du dernier acte de sa vie, la fin en cinémascope, en nous expliquant en long et en large les procédures, les détails de ses calculs et la précaution qu’il avait appliquée pour s’assurer d’être juste avec tout le monde tout en respectant les besoins de chacun. Personne n’avait non plus protesté, lors de ces longs soupers où nous étions rarement tous assis autour de lui et que le malaise de cette répétition presque funèbre prenait le dessus sur les autres potins de tous et chacun. Surtout après un troisième verre de vin. Nous savions que cette forme de déclaration d’amour bien que trop légale et structurée pour être vraiment appréciée allait inévitablement tomber dans le souvenir d’Agathe, notre chère mère et que chacun d’entre nous essayerait de trouver un prétexte pour quitter et la table et le lieu de notre rencontre pour éviter ce sujet trop émotionnel.
Nicolas déposa enfin son Blackberry sur la table et regarda la fratrie avec un regard satisfait :
- Tout est réglé. Les funérailles, le rendez-vous avec le notaire, les annonces dans les journaux…
- Il ne nous reste plus qu’à pleurer! lança Mathieu en terminant sa bouteille. J’ai soif en maudit. Tu as encore de la Bud, mon frérot d’amour?
- Tu devrais te calmer le pompon, Mat. Il est à peine midi et tu as une aura de houblon qui te donne des airs de sans-abris, dis-je en ramassant la bouteille vide qui laissa une trace visqueuse sur le bois verni de la table.
- Bon, le grand frère qui veut remplacer le père, on est bien parti, vous ne trouvez pas?
- Mathieu, pour l’amour du ciel, arrête donc de faire le fendant avec François, répliqua Danièle sur un ton plus maternel que le mien qui aurait pu être plus paternel que Mathieu le disait. On veut tous que tu slaques un peu sur la boisson. On a des choses à jaser. Si tu n’es pas tout à fait là, tu vas nous poser cent mille questions quand tu vas dégriser.
- Comme vous le voulez. Mais faites ça vite. J’ai des trucs importants à faire cet après-midi, comme m’acheter un veston et une cravate, si je veux avoir l’air d’un être humain ordinaire pendant les heures d’ouverture du salon et surtout chez le notaire Potiron .
Nous fûmes soulagés de le voir s’assagir un peu. Il n’était pas question de le voir perdre les pédales et jouer le rôle du chien enragé dans un jeu de quilles en plastique. Il y eut un moment de douce tranquillité au cours duquel je pus apprécier la présence de toute la famille dans ces circonstances un peu troubles. Il était difficile pour nous de se retrouver autour d’une table pour parler de tout et de rien. Chaque fois que l’un d’entre nous essayait d’organiser une rencontre, soit un souper ou une fête surprise, il y en avait toujours un qui ne se présentait pas, qui se désistait à la dernière minute, prétextant une rage de bouton ou la colique d’un des enfants, ou bien faisait acte de présence et trouvait toujours une excuse pour filer en douce avant le dessert. D’habitude, cela ne nous gênait guère car nous avions assez de sujets de conversation pour se sentir mal à l’aise en face des obligations de tout un chacun. Mais, ça faisait du bien d’avoir tout ce beau monde autour de la table, avec au cœur de la rencontre, le deuil de notre père.
- Et la deuxième lettre, c’était quoi pour vrai? demanda Mathieu qui effeuillait l’étiquette de la bouteille vide entre ses doigts.
Il ne s’adressait pas nécessairement à moi bien que je savais pertinemment que c’était le cas. Il prenait la parole au nom des autres qui n’osaient pas poser la question. Cette fameuse lettre, que j’avais trouvée en ouvrant la grande enveloppe brune adressée à mon nom, fut une surprise. Car nous nous attendions à y trouver les quelques documents relatifs à ses funérailles, les clés de ses coffres à la banque et quelques babioles ainsi que la lettre officielle me désignant comme exécuteur. L’enveloppe, de format carte de souhait, adressée à mon nom avec la mention « pour toi seulement » contenant une feuille de papier à lettre standard blanc crème sur laquelle je reconnu l’écriture serrée de mon père, signée et datée du mois de septembre dernier. Une autre clé y était aussi attaché. J’avais lu lentement, deux fois plutôt qu’une, les mots qu’il avait écrits probablement avec une certaine angoisse. Je me demandais pourquoi il avait ajouté ce mot aux autres effets quelques semaines avant de mourir. Ce fut comme s’il savait que quelque chose allait lui arriver. Et ces mots me terrifiaient car ils ouvraient une porte sur l’inconnu :
« François,
Si je t’écris ceci à toi seulement, c’est parce que je crois qu’il n’y aura que toi pour me comprendre. Tu peux toujours en parler avec ta sœur et tes frères mais je te demande de bien peser le pour et le contre avant de le faire. Tu sais, j’ai essayé d’être un bon père après ce qui est arrivé à ta mère. J’ai tout fait pour que vous soillez tous heureux ensemble et je pense que j’ai fait une bonne job. Par contre, la vérité, c’est que tout n’a pas été aussi vrai que tu le penses. Il y a des choses que je vous ai cachées et que je m’en voudrais de laisser comme ça après ma mort. Je crois que c’est le temps que vous sachiez vraiment ce qui s’est passé. J’ai mis par écrit tout ce que tu as besoin de savoir dans mon coffre au sous-sol, derrière le miroir dans mon atelier. Je veux que ça soit toi seul qui apprennes tout ça. Après, tu décideras si ça vaut la peine que ta sœur et tes frères le sache aussi. Tu trouveras la combinaison sur les quatre coins des murs de l’atelier. Je t’aime très fort et j’espère qu’un jour tu me pardonneras de vous avoir caché la vérité.
Ton père. »

En terminant la lecture de ces quelques mots sortis de nulle part, je fus pris de vertiges. Comment avait-il pu nous cacher quelque chose, lui qui passait son temps à nous frotter les oreilles lorsque nous racontions des demi-vérités. C’était un homme d’affaires féroce et il comptait sur l’intégrité de ses employés, ne jurait que par des relations honnêtes sans fioritures. Il détestait les enveloppes brunes et les ententes après trois Scotchs que ses principaux compétiteurs pratiquaient sans aucune honte. Cela lui avait fait perdre quelques importants contrats, surtout avec la ville, mais, au bout de quelques années, lorsque les élus remarquèrent qu’ils se retrouvaient souvent les mains liés avec des entreprises aux sources un peu floues, voire mafieuses, ils se tournèrent rapidement vers l’honnête entreprise de mon père qui n’aimait pas la politique torchon de certains individus sans scrupules qui profitaient du système. De toute façon, il faisait des affaires d’or avec les entreprises et les particuliers, le fer forgé étant à la mode dans les années soixante et soixante-dix, bien avant l’arrivée des préfabriqués en aluminium ou le bois traité.
Dans la minute qui suivit, tous me regardèrent avec insistance, en attendant que je leur annonce quelque grande nouvelle, du genre trésor caché ou changement à la dernière minute dû à un caprice d’un vieil homme fatigué. Je tentai bien que mal de garder un visage neutre mais la panique devait transpirer dans mes yeux car Nicolas fut le premier à me demander ce qui se passait.
- Rien, rien du tout, répondis-je, de façon pas très convaincante. Juste quelques notes pour m’aider dans la gestion de ses affaires. Des trucs d’exécuteur testamentaire.
- Genre? insista-t-il.
- Genre que vous allez le savoir quand ce sera le temps de savoir.
Danièle soupira et regarda au plafond : « Bon, vous n’allez pas recommencer à vous chamailler, là? Il me semble qu’on avait dit qu’on ferait ça de façon civilisée. Toi, Nicolas, tu vais arrêter de faire le coq de basse-cour et picosser sur un grain de sable et toi, mon François d’amour, tu vas nous un mot, juste un mot, pour rassurer tout le monde. Genre, la vérité… »
Nic appuya son dos sur la chaise et croisa les bras, l’air d’avoir un peu gagné la manche et je tripotai la lettre entre mes doigts en cherchant le seul mot qui pourrait se rapprocher de la vérité sans en dévoiler l’essence. De toute façon, je n’en connaissais pas plus qu’eux à ce moment là. Seulement qu’il s’agissait de la révélation d’un secret qui semblait avoir été un poids très lourd sur la conscience de notre père.
- Le seul mot qui me vient à l’esprit, c’est justement le mot « vérité ».
- C’est con! lâcha Mathieu en voulant m’arracher la lettre des mains.
- Mat, c’est tout ce que je peux te dire, dis-je en éloignant la lettre de ses doigts. Je n’en sais pas plus que vous autres. Il a laissé des papiers qu’il veut que je regarde, c’est tout.
- Alors pourquoi ne pas nous montrer la lettre, hein? insista-t-il.
Danièle s’impatienta :
- Allons Mathieu, arrête de faire l’idiot. François va nous le dire quand il va savoir. Ça va te donner quoi de lire ce qu’il vient de te dire? On ne va pas commencer à faire des histoires pour un bout de papier. François est l’exécuteur testamentaire et il faut lui faire confiance. S’il y a quelque chose qu’on doit savoir, il va très certainement nous le dire. On n’est pas pour commencer comme ça sinon ça va finir comme toutes les maudites familles qui s’entretuent pour une lampe ou pour un cadre. Si papa lui a demandé de s’occuper de certaines affaires, et bien, ce sont les affaires de François. À part de ça, Papa a été bien clair sur notre héritage. On va tous avoir notre part et je suis certaine que François va faire une bonne job. Quant à moi, je n’ai pas besoin de vous voir vous chicaner pour un maudit bout de papier. Tout ce que je veux c’est qu’on reste unis.
Elle éclata en sanglot et Nicolas se leva pour aller la réconforter en faisant de gros yeux à son petit frère qui se sentait mal à l’aise.
- Excuse-moi, soeurette. Je voulais pas être méchant. C’est juste que je trouvais tout ça mystérieux de la part de François, c’est tout. Tu as raison. On va attendre qu’il accomplisse sa mission. Je ne veux pas faire de chicane.
- Ça va aller, Mat. Ne t’inquiète pas, dis-je en tapotant son épaule. Lis là la lettre, si ça te chante. Ça ne dit rien du tout, de toute façon.
Je jetai la lettre au centre de la table et elle glissa un moment pour se poser tout doucement, l’écriture cachée sur la face de la table. Nicolas répondit au téléphone et parla avec le notaire.
Mais voilà que Mathieu revenait avec cette question. Je le regardai tripoter l’étiquette de la bouteille de bière froissée entre ses doigts et j’eus envie de lui flanquer une raclée, comme je le faisais quand il fouillait dans mes disques en vinyle ou qu’il m’empruntait mes Matchbox pour les échanger contre des cartes de hockey manquant à sa collection. Il m’était arrivé, par le passé, de le détester à un tel point que je ne pouvais le considérer comme mon vrai frère. Peut-être est-ce à cause de sa paresse ou de son laisser-aller, que, du reste, je lui enviai d’une certaine façon. Ou bien encore parce que mon imaginaire d’enfant de 7 ans lui attribuait la mort de notre mère, lui qui du haut de ses 2 ans faisait tout pour déranger les parents, le jour et la nuit, en faisant des crises et des scènes pour la moindre des petites choses. Il s’inventait des maux de ventre parce qu’on lui avait mis des petits pois dans son assiette ou un mal de tête parce que, disait-il, le volume du son de la télé était trop élevé. Après la mort de notre mère, la situation empira à un tel point que notre père dû engager un spécialiste pour le faire examiner. On soupçonna alors qu’il était atteint d’une forme de maladie mentale ce qui lui valu, le pauvre, de nombreux quolibets et de méchantes insultes qu’il réfutait à grands coups de pieds et de mains sur quiconque osait mentionner un mot comme « fou » ou « débile mental » près de lui. Ce médecin ne trouva rien d’autre à dire que Mathieu était un enfant gâté et qu’il profitait de toute situation pour attirer l’attention sur lui.
Or, Mathieu avait grandit avec cette façon d’être qui faisait de lui la pauvre graçon à qui on cachait tout, qu’on traitait avec déférence, sans la moindre considération à son égard. Il avait reporté cette attitude sur ses employeurs et avait aussi perdu ses amis en cours de route, ce qui le rendait solitaire et parfois même amer. Son insistance à vouloir lire la lettre fit remonter en moi cette colère et cette impuissance que je retenais depuis les dernières vingt-quatre heures. Je me levai et j’attrapai la fameuse lettre d’un geste brusque. Je la plaçai devant ses yeux écarquillés :
- Tu veux la lire la lettre, maudit bébé-lala. Lis-la! Lis-la à haute voix, comme ça tu vas être fier d’avoir brisé la confiance que notre père a mis en moi, et envers vous tous, d’être la personne qui s’occuperait de ses affaires et verrait à ce que sa mémoire soit respectée et gardée intacte. Vas-y, lis mon petit crisse d’enfant de chienne! Et quand tu auras fini de nous faire chier avec tes enfantillages, tu vas décrisser d’ici pis aller cuver ton houblon dans une autre brasserie. On a des choses à faire entre adultes, nous autres. On a un père à enterrer, au cas où que ça t’aurait échappé.
Nicolas me retint le bras. Mathieu avait la lettre à deux centimètres du nez mais me regardait avec la peur d’un chiot retrouvé dans un coin après s’être échappé sur le tapis du salon. Des larmes coulaient sur ses joues. Je regrettai de m’être laissé emporter par l’émotion. Mais cette nouvelle pièce du casse-tête de la vie de notre père venait d’ajouter un mystère que je n’avais pas besoin de vivre parmi toutes les émotions qu’apportait la mort de celui-ci. Je restai là à respirer comme une vieille locomotive et comme plus personne n’avait quelque chose à rajouter, je retirai la lettre de sous les yeux de mon cher petit frère et je la pliai pour la cacher dans la poche arrière de mon jeans. Au contraire de mes frères et sœur, je ne voulais rien savoir de cette lettre et de son contenu. Je maudissais les secrets surprises de mon père et j’aurais mieux aimé pleurer son départ que de me gratter le fond de l’âme pour essayer de comprendre ce que ces mots signifiaient. Je lui en voulais de m’avoir donné le rôle de maître à penser dans la foulée de sa mort. Pour, quand on part, on laisse derrière soi une enfilade de plus ou moins bons souvenirs, qui font partie de la vie et qui sont, aux yeux de ceux qui les connaissent, une certaine continuité de ce qu’ils ont été. Découvrir des secrets bien gardés n’augure rien de bon, surtout dans les heures qui suivent le décès. J’étais torturé entre la douleur de cette perte et la curiosité malsaine de ces quelques mots qui déchiraient un coin de cette feuille de parcours pas nécessairement parfaite mais qui avait des allures de grandeurs, du moins à notre échelle d’enfants orphelins.
Je retournai m’asseoir et Danièle me faisait des gros yeux. Je lui tirai la langue et me concentrai innocemment sur le petit écran de mon cellulaire.
- Bon, moi je pense que je suis de trop ici, dit Mathieu en se leva lentement.
- Arrête donc de dire des niaiseries, tu sais très bien que… coupa Danièle, impatiente.
- Des niaiseries, ma chère sœur, ça l’air que c’est seulement ça que je sais dire t faire. Vous passez votre temps à me dire que je devrais faire ceci ou cela, me tenir droit, d’arrêter de boire, de me trouver un boulot stable. Ça fait trente ans que ça dure.et ça n’a pas l’aire de vouloir se calmer. Je suis certain que lorsque je vais mourir à mon tour, vous allez tous dire : « Il ne faisait que des niaiseries! ». J’en ai mon truck de cette maudite famille de trous du cul. Moi, je pleure la mort de mon père à ma manière. Par en dedans. C’est ma seule façon. Si vous autres vous aimez ça beurrer les murs de vos larmes, allez-y, morvez en masse. Moi, je m’en vais brailler dans mon coin. Comme d’habitude. On se reverra au salon.
Avant que qui que soit ne puisse l’en empêcher, il sortir de la salle à dîner et on entendit la porte d’entrée claquer si fort que les murs en tremblèrent.
- Bravo, François. Tu l’as encore fait sortir de ses gonds, me gronda Nicolas. On dirait que ça te fait plaisir de le voir perdre les pédales comme ça. Tu as toujours été le pire de nous tous, toi et ton souffre-douleur. Tu ne pourrais pas slaquer un peu sur les principes et le laisser vivre?
- Exagère pas, Nicolas, dit Danièle en ramassant les deux bouteilles de bière vides. Mathieu l’a encore cherché en agaçant François pour lire la maudite lettre. Ce n’était pas de ses affaires.
Je soupirai :
- Écoutez, on n’est pas pour se tirer dans les jambes et commencer à faire tout dérailler. Je l’ai dit tantôt et je le répète : quand j’en saurai assez sur cette histoire de vérité qui est écrit dans cette lettre, je vous le ferai savoir. Pour le moment, ce qui compte, c’est de s’assurer que papa ait une belle cérémonie et qu’on suive chacune de ses demandes. Après la lecture du testament, on verra ce qu’on doit faire pour que cette fameuse vérité voie le jour. Et croyez-moi, ce n’est pas du tout la chose qui me fasse le plus plaisir. Papa avait ses principes et les idées en général assez claires sur à peu près tout ce qu’il touchait. Cette lettre-là me scie les jambes. Peut-être avait-il rencontré une autre femme et qu’il a des enfants d’une autre relation…
- Seigneur, c’est pas vrai… s’exclama Danièle.
- Ou bien il a des milliards cachés dans son matelas! renchérit Nicolas.
- On ne sait rien de tout ça mais la seule chose qui compte pour le moment, c’est de s’aligner sur ce que l’on sait. Le reste, ça viendra après.
Un petit vent froid pénétra dans la pièce à travers la fenêtre entrouverte. Dehors, la vie poursuivait son cours sous un soleil de plomb qui n’arrivait pas à réchauffer ce dimanche de novembre. Rien de plus terrible que d’avoir la mort dans les jambes quand on pourrait profiter du miracle de la lumière dans notre monde des vivants.
Je fus tenté de parler de ma rencontre fortuite avec Mercédès quelques heures plutôt. Cette nouvelle aurait pu réchauffer l’atmosphère et faire oublier l’altercation avec Mathieu. Mais qu’aurais-je pu dire de révélateur autrement que j’avais embrassé l’urgentologue qui m’avait annoncé la mort de notre père? Que j’avais eu une érection en sentant sa poitrine comme mon torse compressé par la douleur? Que j’espérais pouvoir la revoir et peut-être enfin mettre un terme à ma vie de célibataire endurci? Dans un autre époque, on aurait fit que j’étais un vieux garçon fini. Ce n’est pas, en effet, à 57 ans qu’on commence à fantasmer sur une femme rencontrée dans des circonstances pour le moins très émotives. Nous allions nous revoir, certes, mais est-ce que nos cœurs allaient se cimenter comme je me plaisais tant à l’imaginer quand j’avais 40 ans de moins. Cette étrange chose qu’est l’amour ne m’avait jamais durement frappé. Du reste, les seules brindilles d’espoirs qui eussent pu allumer en moi un semblant de brasier furent asse rapidement éteintes pour mille raisons que je ne préférais pas me rappeler. Peut-être qu’une aventure d’un soir ou de quelques jours suffirait pour me permettre de respirer la tête hors de l’eau durant ce calvaire mélo des funérailles à venir.
Comme si Danièle avait perçu ma réflexion intérieure, elle me demanda s’il y avait quelque chose de neuf. Je haussai les épaules :
- Que du vieux, comme moi. Je traîne ma vieille carcasse comme d’habitude. Je viens de terminer un papier sur les gaz de schistes, si ça peut t’intéresser.
- Ah, moi, la politique et l’environnement, j’en ai plein ma casquette, dit-elle. Je ne vois pas pourquoi tout le mode s’excite avec toutes ces affaires d’environnementalistes. Quand je sors de chez moi le matin et que je respire l’air pur de Mirabel, je me dis qu’on essaie peut-être de nous vendre une belle histoire de science-fiction. C’est comme les petits bonhommes verts venus de Mars. De la bullshit pour les incrédules. Juste pour faire vendre des journaux.
- C’est mon gagne-pain, je te ferai remarquer, ajoutais-je.
- Exactement. Et un journaliste, c’est supposé être quelqu’un qui rapporte les faits.
- Coudonc, Danièle Gélinas, es-tu en train de dire que j’invente des histoires comme un romancier? Tu sauras que je suis ce qui se fait de plus sérieux dans ma ligne. Je ne suis pas comme les journaleux du « Montréalais » qui écrivent n’importe quoi pour vendre leur papier recyclé.
-Arrêtez de vous chamailler, intervint Nicolas en riant. Si ça continue, je vais aller rejoindre Mat et prendre une brosse avec lui. Je dois passer à l’usine pour régler un gros cas alors si ça ne vous dérange pas, je vais fermer la boutique et vous mettre à la porte. Allez donc vous acheter des gants de boxe pour finir ça avec un peu plus de punch.
Nous nous enlaçâmes l’un après l’autre non sans laisser s’échapper quelques larmes. Danièle enfila son manteau d’hiver en frissonnant. On se promit de s’appeler dès ce soir-là pour discuter des événements du lendemain, l’ouverture du salon, les fleurs, etc. Notre sœur se dirigea vers sa vieille Jetta et nous fit un signe de la main tout en épongeant ses yeux de l’autre. La pauvre, elle était encore secouée que nous. Je suppose qu’elle se souvenait de toute les fois où notre père lui disait qu’elle était la plus belle de toutes les femmes de la Terre, après notre mère, bien entendu. Nicolas et moi regardâmes la voiture s’éloigner dans une série de hoquets fumants.
- Tu devrais essayer de trouver Mathieu, me dit-il enfin. Va le calmer et surtout, essaie de t’excuser d’une certaine façon. Ça va lui donner le courage d’affronter la vérité, quelle qu’elle soit. Et puis rassure-le. Dis-lui que tu vas l’appeler le premier quand tu sauras la vérité. Des fois, je trouve qu’il fait pitié…
- Ouais, et il le sait, qu’il fait pitié, crois-moi. Je vais l’appeler sur son cell. Il doit être chez « Jolie Jolly ». C’est la seule place qui lui fait encore du crédit.
J’embrassai mon frère sur la joue et le serrai fort contre moi :
« Tu salueras Jacqueline pour moi. »
- Je n’y manquerai pas. Surtout qu’elle t’aime bien, petit con, dit Nicolas en me frappant l’épaule du revers de la main.
Jacqueline et moi, c’était de la vieille histoire. De la très vieille histoire. C’est en fait la première femme que j’avais embrassée. Elle était revenue du cinéma en plein air avec mon frère et d’autres filles et garçons, pour siroter une Orange Crush sur le balcon. Nicolas avait alors les yeux sur la petite Bienvenue, la fille du contremaître principal qui travaillait avec mon père. Jacqueline, sa meilleure amie, chaperonnait Micheline qui faisait tout pour se débarrasser d’elle, histoire de se laisser bécoter dans le cou par mon frérot encore boutonneux mais assez beau garçon. Ce dernier aussi voulait avoir un peu d’espace sans yeux inquisiteurs pour laisser ses mains trouver quelque courbe à caresser sans avoir à entendre des quolibets de circonstance. Or, Jacqueline et moi étions les seuls à ne pas avoir de lien ou de désir à se retrouver face à face pour échanger autre chose que des mots anodins. Mais, la pénombre aidant, et le moment s’y prêtant à travers les petits claquements secs des baisers émis par les couples de fortune, je finis par passer un bras autour des épaules de la frêle Jacqueline qui ne s’en plaignit pas. J’étais encore timide à cette époque mais je fus alors envahi par une chaleur jusque là inconnue et en voyant que la rougeur des joues de la jeune fille ainsi que la brillance de ses joues étaient en fait un invitation à faire comme nos amis, je me penchai sur elle et posai mes lèvres tremblantes sur sa bouche. Ce fut trop bref, comme tous les premiers baisers de notre enfance. Elle me prit la main et me dit : « Est-ce qu’on va se marier maintenant qu’on va avoir un enfant? » Je restai là estomaqué après avoir entendu une telle énormité. Je me retins pour ne pas éclater de rire mais la jeune fille semblait si sérieuse qu’il me fallait trouver une excuse pour fuir cette situation embarrassante.
- Aimerais-tu avoir une limonade ? dis-je en feignant une attitude de bonheur total. La bonne fait une limonade assez extraordinaire. Et c’est bien meilleur qu’une Orange Crush, tu m’en donneras des nouvelles.
Avant qu’elle ne puisse répondre, je me précipitai à l’intérieur et je montai dans ma chambre pour enfoncer ma tête dans l’oreiller pour rire de bon cœur. Je n’ai pas besoin de vous dire que cet imbroglio est demeuré l’une des bonnes blagues que nous aimons encore raconter lors de nos soupers en famille. Jacqueline a épousé mon frère neuf ans plus tard et elle se plait à me dire qu’elle aurait aimé tout de même pouvoir tomber enceinte de moi le soir de ce fameux baiser.
Je quittai la maison de Nicolas en laissant un peu derrière moi de cette tension indicible qui y régnait depuis notre arrivée. Je composai le numéro de cellulaire de Mathieu, me doutant qu’il ne répondrait pas à mon appel. Je ne laissai pas de message. Ça ne donnerait rien car il ne me rappellerait pas. C’est un gars rancunier et surtout, quand il buvait, fort boudeur. Je me demandais même si devais suivre le conseil de Nicolas. Mais vu les circonstances, je crois qu’il était nécessaire de faire cette effort et tenter de me réconcilier avec lui, au moins au nom de nous tous. C’était la moindre des choses. Après tout, ce n’est pas tous les jours qu’on se prépare à enterrer plus de la moitié de nos vies.
Je roulai sur l’autoroute en songeant à Mercédès, ce qui me calma. L’étrange beauté de cette femme et surtout le calme avec lequel elle m’accueillit dans ses bras me taraudait les sens. J’étais à fleur de peau. Il me semblait ressentir tout de façon exponentielle. Peut-être était-ce de l’amour, le vrai. Je m’en doutais. J’ai déjà été foudroyé par une beauté lors d’un gala que je couvrais. Une chanteuse qui se spécialisait dans le monde des enfants. Grande, intelligente, avec des yeux plus pétillants qu’une bouteille de cola brassée pendant trois minutes. Cette femme avait une énergie qu’on aura pu déclarer ressource naturelle pour l’exploiter. Nous sommes rencontrés par accident, devant les salles de toilettes du théâtre où se tenait la remise des prix. J’ai dû m’absenter de l’ambiance survoltée du gala pour régler un problème de crampes au ventre, probablement suite à l’ingestion des moules quelques heures plus tôt. Cet aliment me fait toujours cet effet. Mais, comme j’étais également invité au pré-gala et que le seul restaurant digne de ce nom près du petit local où on avait réglé le cas des petites catégorie était une brasserie du reste très fréquentée, je sélectionnai le moules et frites, choix du jour par excellence, en lieu et place du steak Angus et du traditionnel pizzaghetti. Bref, j’étais condamné à faire au moins deux ou trois séances de lunette publique pour calmer mes douleurs stomacales. Cela dit, je sortis un peu précipitamment de la salle de toilettes et fonçait droit sur la magnifique star des tout-petits, me confondant en niaises excuses. Cette dernière, à bout de souffle, comme à son habitude, s’excusa à son tour, ramassant son petit sac rose bonbon et le menu contenu qu’il contenait et son cellulaire, objets qu’elle tenait avant notre collision fortuite, et raison pour laquelle elle ne m’avait pas vu.
- Oh, mais c’est moi qui est affreusement désolée, s’exclama-t-elle en rougissant.
- Je ne dirais pas « affreusement », dans votre cas, mademoiselle. Toute la beauté du monde ne saura jamais être « affreusement » désolée… dis-je en regrettant aussitôt ces mots stupides.
Elle me laissa l’aider à ramasser les petits objets répandus sur le sol, incluant un condom que je lui tendis avec un commentaire aussi stupide que le précédent :
« Et j’espère que l’heureux chanceux ne sera pas lui aussi affreux! »
Elle éclata de rire et ne tapota le bout du nez avec le carton d’invitation :
- Je n’ai jamais dit que vous étiez affreux, monsieur?
Je me présentai. Elle tiqua un peu en découvrant que j’étais journaliste. Peut-être que tous les artistes sont allergiques aux créateurs de potins imaginatifs. Je précisai que j’étais pigiste pour le « Moniteur », journal un peu trop sérieux pour mentionner l’événement saugrenu entre ses pages. Cela la rassura et elle tendit la main afin que je l’aide à se relever, dangereusement mal enrobée par la robe de styliste qui, du reste, lui seillait extrêmement bien.
- Je suis enchantée d’avoir fait votre connaissance, monsieur Gé. Je dois aller faire un petit quelque chose là-dedans, vu que je suis aussi humaine sous ma carapace de grenouille. Oh, et bye the way, je suis Viviane Desroches. Fleur d’Abeille, c’est seulement mon nom d’artiste.
Je restai planté là, la main tendue, l’air du gars qui se retrouve au centre d’une des forêts mythiques de Tolkien et qui vient réaliser, stupidement, que les arbres ne parlent pas et que ce sont des êtres fictifs. Je l’entendis se maudire de sa stupidité à voix haute. J’attendis un peu, le dos appuyé sur une colonne alors que retenti tissaient les nombreux applaudissements soutenus pour le prix suivant.
Elle ressortit quelques minutes plus tard et se dirigea droit vers moi.
- Bon, on fait quoi là? me dit-elle, comme tout ce qui venait de se passer entre nous n’était qu’un apéritif. Je n’ai rien gagné cette année. Piro le clown, cet enculé de petit prétentieux va faire la une du cahier Week-end de la semaine prochaine. Alors je n’ai plus rien à faire ici. Surtout que j’ai un sapré mal de bloc.
- Vous avez dîné? Je connais un bon resto tout tranquille dans le Vieux.
- Tu aimes ça les « vous », mon ti-loup? Moi, ça me donne des boutons, tonton, dit-elle en éclatant d’un rire bruyant. Excuse-moi, François, mais, des fois, j’aimerais ça que mon personnage sorte de moi, qu’on m’exorcise, qu’on m’extrait la grenouille folâtre qui m’habite quasiment jour et nuit. Resto, je ne dis pas non, mais rien d’extravagant. Je mérite plus un câlin qu’un bout de raisin. Shit, je recommence.
- Bah, c’est joli les rimes. Ça se perd, les belles lettres de nos jours. Le monde s’en vient de plus en plus inculte. Tu fais du beau travail, la grenouille, même si je n’ai pas de DVD de ta jolie frimousse sur ma table de salon.
- Tu devrais. Tu serais surpris de voir tout ce qu’une grenouille peut faire, surtout dans une soirée pluvieuse et froide.
Nous avons pris un café dans un petit restaurant de cuisine française et partagé une pâtisserie très feuilletée qui se répandit en miettes tout autour de l’assiette. Le garçon de table, visiblement père de jeunes enfants, ne se pouvait plus d’avoir à l’une de ces tables, la grande vedette des tout-petits. Il fit des acrobaties verbales pour obtenir trois autographes sur une serviette de papier. Nous parlâmes de tout et de rien, comme si nous étions de vieux amis qui se retrouvaient. Puis, nous fûmes encerclés par un silence où il ne restait plus rien à se dire. Elle me prit la main :
- Je ne sais pas pour toi mais moi, je ressens comme un petit quelque chose de bouillant ici, dans mon cœur. Tu as quelqu’un qui t’attend à l’autre bout de ta vie?
Je fus tenté de dire oui car j’avais une trouille d’enfer à l’idée d’accueillir chez moi cette femme trop vivante pour moi. À ses côtés, j’avais plutôt l’air d’un vieillard enfermé dans une maison de semi-autonomes. Je lui souris et bêtement je dis que non, il n’y avait personne d’autre qu’elle dans mon champ limité de vision.
Elle parut satisfaite de ma réponse et ajouta le classique certifié or que j’aurais dû lancer avant qu’elle ne le fasse : « Chez toi ou chez moi? »
Nous avons passé quelques nuits assez torrides chez elle comme chez moi. Elle travaillait très tôt, se rendant au studio d’enregistrement pour préparer son disque de Noël dans la matinée et passant à Radio-Canada pour son émission en direct avec les enfants. Nos soupers étaient gastronomiques et nos nuits tout autant. Je dois avouer être passé à un cheveu de lui proposer de m’épouser, malgré le peu de jours que nous nous connaissions. Puis, un vendredi pluvieux, elle m’appela pour me dire qu’elle était retenue au studio. Des pépins avec la sono. Je lui demandai si je devais garder le Général Tao au chaud, blague à double sens à laquelle je m’attendais à une réplique libidineuse mais elle se contenta d’un froid retour d’ascenseur du genre : « Ne m’attends pas pour la nuit ». Le château de cartes s’écroula dans le marais de Fleur d’Abeille. Son ancien petit copain refaisait surface et elle m’avoua, dans une brève rencontre le lendemain matin, qu’elle ne l’avait jamais oublié et, sortez les violons, qu’elle voulait « voir si ». Je la remerciai pour sa belle présence et je lui signifiai, tout aussi froidement, qu’à titre de nouvel ex, je préfèrerais qu’elle s’abstienne de revenir vers moi pour « voir si ». Je ne digère pas les crevettes froides, alors de même pour les cuisses de grenouille panées dans des faux-semblants.
On peut facilement comprendre que je ne me laisse plus emporter par la passion aussi facilement que sur une luge, même si la pente est d’un angle saisissant et que l’adrénaline du moment nous propulse en un clin d’œil sur les bords d’une falaise qu’on croit tout à coup sécuritaire. J’ai déjà donné. Or, cette Mercédès avait un peu de cet incendie intérieur et je m’en méfiais plus que tout. Je savais que son mari était décédé et qu’il ne risquait pas de rebondir, du moins en chair et en os. Par contre, il pouvait refaire surface dans des moments des plus inattendus, en mémoire, en souvenirs, ceux-là aussi féroces que le tranchant d’une lame de rasoir, prêts à tout saccager pour un oui ou pour un non. Je décidai de laisser voir venir cette nouvelle locomotive, quitte à me tasser à la derrière minute et la laisser passer, encore une fois.
Je roulais sur Pie-IX jusqu’au bar préféré de mon petit frère. Je garai la voiture facilement car en plein jour de semaine, on ne retrouvait ici que des gens abonnés au système d’aide sociale ou des retraités qui passaient leur temps à mettre des dollars dans des machines à sous. Je regardai autour et ne vis aucune trace de son automobile. Peut-être était-il venu à pied ou en autobus. C’est possible, surtout s’il avait envie de se noyer encore une fois dans les vapeurs de l’alcool pour oublier jusqu’à notre existence.
Pauvre Mathieu. J’aimerais pouvoir le comprendre et l’aider. Il est comme une pieuvre à la peau visqueuse et empoisonnée. Dès qu’on veut l’empêcher de fuir, il réussi à se glisser hors de notre prise et en même temps, il laisse derrière lui un impression de fin du monde qui n’est pas joyeuse du tout. Mais c’est mon frère avant tout et en tant qu’aîné, je me devais de tenter le coup, au moins pour l’empêcher de commettre l’irréparable.
J’ouvris la lourde porte en bois massif et un nuage de vapeur s’échappa du hall d’entrée. Ici, même dans la noirceur la plus envahissante qui soit, on ne pouvait s’empêcher de voir toute la détresse humaine nous envelopper comme de fines tentacules de méduse. Homère n’a jamais su si bien dire en parlant de ces êtres maléfiques qui font tout pour attirer les faibles dans leur giron pour les rendre fous. Le rythme sourd d’une musique techno impersonnelle faisait vibrer les murs. Au centre de la salle, une scène éclairée par des tubes lumineux découpait l’aire d’observation en forme de croix. En son centre, le classique poteau en métal doré autour duquel s’enroulait une jeune fille qui avait l’air de s’amuser comme une nonne dans une partouze. Elle faisait des gestes lents, désintéressée, surtout par les mots gras que trois individus douteux lui lançaient en riant comme des porcs qu’on égorge. La dans tirait à sa fin et elle jeta le dernier morceau de linge derrière elle pour tomber devant eux, les jambes ouvertes mais la tête détournée vers la porte de sortie. La position ne s’éternisa pas. Elle se leva sans grâce et leur passa un majeur bien dressé sous leur nez. L’un d’eux applaudissait comme un phoque à qui on tend un petit poisson. Vraiment, ce spectacle n’avait rien de gratifiant pour la race humaine. Je me jurai intérieurement de ne plus jamais y revenir.
Mathieu était assis au fond, près d’un antique juke-box silencieux recouvert de poussière. Il ne me vit pas tant il était concentré sur le fond de bière à plat qu’il faisait tournoyer pour en tirer quelque mousse de fraîcheur. Je me suis assis à ses côté et fit signe à une fille à demi-vêtue de m’apporter deux autres bières. Je déteste la bière mais c’était là un signe de ma disponibilité ou, à tout le moins, un semblant de drapeau blanc.
Nos consommations arrivèrent et je plongeai mes lèvres dans la mousse froide, laissant couler le breuvage dans ma gorge que je sentais sèche et contractée. Je sentis la boisson descendre dans mon œsophage et réprimai un haut le cœur tout en avalant un peu de salive. Mathieu ne broncha pas. Il repoussa le verre vide et entama le second en le dédiant à une des filles qui passait par là.
- Joli minois. Je me demande si elle est étudiante ou une pute, dis-je en espérant que ceci briserait la glace que je sentais entre nous.
- On s’en fout, me répondit-il en buvant une plus grande gorgée. Qu’est-ce que tu me veux? Tu ne vois pas que je travaille? Je suis occupé. Très occupé.
Je le regardai avec compassion. Il ne montrait aucune tristesse ou colère. Il naviguait dans ses propres lagunes infestées d’idées noires et il n’avait pas l’intention de me laisser tenir un des rames afin de le guider vers la lumière.
- Mat, je ne te dérangerai pas longtemps mais je suis venu pour m’excuser pour tout à l’heure. J’ai été bête et je m’en veux. On est tous en deuil et on a droit à chacun notre peine. Excuse-moi, frérot…
Je voulus poser une main rassurante sur son bras mais il se tassa de l’autre côté :
- Je n’ai pas besoin de ta pitié ni de tes excuses. Tu as passé ta vie à m’engueuler pour après revenir t’excuser comme un petit chien qui a chié sur la moquette à papa. Et moi, à chaque fois, j’ai braillé et on s’est aimé comme des vrais frères pendant un milliardième de seconde. Après ça, tu repartais sur ta boule de quille pour trouver d’autre raison pour me planter dans le coin. J’en ai ma claque, François. Je suis écœuré de vous voir la face, toi et les autres. Je veux seulement vous oublier et passer à autre chose. Je ne sais pas quoi, mais c’est mieux que de vous endurer me chier dessus comme si j’étais une crotte de trop sur vos beaux draps blancs immaculés. Vous êtes trop parfait pour moi.
Je voulus répondre à ces attaques, être aussi bête que lui mais je suis resté là à attendre la suite. Mais ses mots se turent et il arrosa sa gorge acerbe avec une autre rasade de bière, terminant le verre que je venais de lui offrir.
« Si tu ne m’offres pas une autre bière, tu peux partir. La porte est là, tu connais le chemin. »
La serveuse lui apporta une autre bière et il l’attaqua tout aussi rapidement que la précédente. Une voix distorsionnée annonça l’arrivé d’Elsa, la chatte rousse et quelques applaudissements se firent entendre. La musique du film « La panthère rose » débuta, le trombone sirupeux accompagna l’arrivée d’une grande femme aux longs cheveux roux. Elle se jeta sur le poteau et fit une acrobatie audacieuse qui lui valut quelques sifflets d’encouragement.
Mathieu la regardait et je vis que ses yeux mouillés ne voulaient plus la quitter. Je le regardai se torturer devant cette inaccessible créature lascive. Je ne l’enviais pas. Pauvre petit frère. Comme j’aurais aimé pouvoir le sauver, l’extirper de son puits sans fond, l’amener vers la lumière. Je n’étais pas fort en psychologie. Et il est vrai que je l’ai engueulé plus souvent qu’à son tour. Déjà, petit, il se mettait toujours à travers de ma route pour me gâcher le plaisir de mes petites réussites. J’avais des notes supérieures à la moyenne, les filles me trouvaient beau et intelligent, et pis encore, j’étais l’aîné, celui dont le père était toujours fier et qu’il citait toujours en exemple. Les jumeaux, eux, étaient cimentés, se protégeant toujours l’un et l’autre et ils ne laissaient personne entrer dans leur bulle. Cela ne me dérangeait pas mais Mathieu, qui ne trouvait pas de moyen pour s’immiscer entre eux, opta pour m’embêter jusqu’à ce qu’il quitte enfin la maison dans un psychodrame digne d’une bonne série de télé. Il y avait un fossé entre nous et la distance entre les rives de chacun d’entre nous était telle que même avec toute la bonne volonté du monde, nous n’arriverions pas à rejoindre. Je restai là silencieux à l’observer se morfondre sans en montrer le moindre indice. Seuls ses yeux parlaient.
- Je te comprends, dis-je, et tu as parfaitement raison. J’ai été chiant et je t’ai engueulé trop souvent. Mais, ça ne t’est jamais traversé l’esprit que je voulais t’aider et t’empêcher de faire des bêtises? Tu as toujours fait le contraire de ce que je te disais. Tu n’as jamais écouté les conseils de Papa. Tu as toujours voulu faire à ta tête. Alors…
- Alors quoi? Je suis ce que je suis. Est-ce qu’il y a quelqu’un qui va enfin comprendre ça? Le jour où est-ce que vous allez tous comprendre ça, les choses vont mieux aller, je te jure. Je suis ce que je suis, point à la ligne.
- Donc, tu veux qu’on te laisse boire, te droguer, te faire mettre à la porte de chacun de tes jobs, te faire baiser par les putes que tu te tapes à chaque fois que tu es saoul, sans qu’on dise un seul mot, qu’on te donne un seul conseil?
- Bingo. Trois morceaux de robots. Vous passez en finale! s’exclama-t-il en tapant dans ses mains.
Je soupirai et pris une deuxième gorgée de bière qui devenait de plus en plus tiède. J’avais entendu ce discours maintes fois et pour cette fois, je fus tenter de lâcher les amarres et de le laisser sombrer. Mais j’avais une autre idée derrière la tête. Cela allait peut-être être la plus stupide des entreprises mais je croyais que cela allait peut-être mettre un peu de baume sur nos plaies et l’amener à voir les choses différemment.
- OK. J’ai bien entendu tes demandes, Mathieu. Bois, fume, pique-toi, baise à qui mieux mieux mais écoute juste ce que j’ai à te dire. Ensuite, si tu as le goût de ramer dans l’autre sens, vas-y. Tu es assez grand pour savoir ce que tu veux et surtout ce que tu ne veux pas. On ne t’achalera plus. Et puis, tu sais que si tu as besoin de nous on est là.
Il hochait la tête de gauche à droite comme s’il ne croyait pas un seul mot de ce que je disais. Mais, lorsque je déposai un main sur la sienne et que je serrai juste ce qu’il faut pour appuyer mes paroles, il me regarda droit dans les yeux et je sus que j’avais son attention.
« D’abord, je sais que je me répète, mais pardonne-moi pour tantôt. Au moins pour tantôt. Pour les autres fois, je sais que je n’ai pas été le frère idéal et que c’est un plus gros morceau à se faire pardonner. Mais j’ai peut-être quelque chose pour toi qui va t’intéresser. »
Je dépliai et déposai la lettre de notre père devant lui. Il me fixa, cherchant le piège dans mes yeux.
« Lis, je t’en prie » fis-je en poussant le papier plus près de lui.
Il posa ses doigts jaunis par la cigarette sur le papier vélin et caressa l’écriture pendant un court instant. Puis, il leva la feuille et la tourna vers la faible lumière qui parvenait du centre de la salle. La danseuse venait de terminer son numéro et passa devant nous tout en lançant un « Salut Mat » sec que ne remarqua pas le principal intéressé qui était concentré sur l’écriture de notre père.
Il fallut encore une bonne minute avant qu’il ne baisse le papier et me regarde de façon si intense que j’en eus des frissons :
- C’est quoi ça ?
Je haussai les épaules :
- Si je le savais, je te le dirais. Ça tout l’air que notre père nous a caché quelque chose et qu’il voulait que je le sache, mais pas vous autres. En tout cas, pas tout de suite.
- Et pourquoi me montres-tu ça ? Tu veux que je fasse quoi au juste ?
- Je veux que tu m’aide, Mathieu. Je ne serai pas capable de faire ça tout seul et puis, je dois te l’avouer, j’ai un peu peur de ce que je vais trouver dans ce coffre-là.
Il éclata de rire et rota bruyamment :
- C’est bien la première fois de ma vie que je t’entends dire que tu as besoin de mon aide et que tu as peur dans la même maudite phrase, Franky.
- Appelle-moi pas Franky…
- Je vais t’appeler Franky, François, Franfran, n’importe quoi, juste pour voir ta face comme je la vois là. Tu veux vraiment que je t’aide là-dedans ? Tu n’as pas peur que je décrisse en apprenant la nouvelle ? Ça se peut, ça, tu le sais. Je ne suis pas du genre affaire de famille. Je suis pas mal allergique, je pense.
Je commandai deux autres bières.
- Tu t’en iras ou tu te cacheras, si tu veux, mais au moins, je n’aurai pas eu le sentiment d’avoir été seul à découvrir cette maudite vérité.
- Et d’après toi, c’est quoi que le père nous a caché? Une autre femme? On a peut-être d’autres frères et d’autres sœurs ? Tâboire, comme si je n’en avais pas assez de vous trois.
Je hochai la tête : « Tout est possible, Mat. Mais ce que je veux, c’est que tu sois avec moi quand on va le découvrir. »
Se frottant les mains vigoureusement, il repoussa la bouteille de bière devant lui :
- Bon, eh bien si je veux être ton Watson, va falloir que je ralentisse un peu sur le houblon, right, Sherlock?
- Ça ne serait pas une mauvaise idée. On va avoir besoin de tous nos neurones.
Il me serra la main et puis me pris dans ses bras en murmurant un timide merci.
- Tu ne peux pas savoir combien ça tombe bien, ton truc. Tu sais, ce n’est pas tant que je voulais t’écoeurer tantôt, pour la lettre. J’avais envie de faire partie de la famille, pour de vrai.
Il fit une pause, regardant la porte où les danseuses entraient et sortaient.
« Papa va me manquer. De tous ceux qui m’engueulaient pour un oui ou pour un non, c’est lui qui me touchait le plus parce qu’il me traitait comme un adulte, pas comme un enfant, comme vous autres… »
- Mat…
- Non, laisse-moi finir, Franky. Toi pis Nic, vous me materniez plus que Danièle. Fait pas ci, fait pas ça… J’en avais mon truc. Papa me disait : « laisse-les parler, ce n’est pas grave. C’est toi qui sais ce que tu fais. Tu es assez grand pour prendre la bonne ou la mauvaise décision. Moi, je te dis ce que j’en pense. Après, c’est ton problème. Mais, si tu te casse la gueule, ne viens pas me brailler ça sur l’épaule. Ça aussi, c’est ton problème. »
Il n’arrêtait pas de fixer la porte où était disparue la fameuse Elsa quelques minutes plus tôt. Je sentais qu’il avait autre chose à dire mais qu’il se taisait, de peur que je ne lui fasse un autre sermon.
- Qu’est-ce qui te tracasse, frèrot? Depuis tantôt que tu fixes la porte des artistes avec des yeux de chat en position de combat.
Il détourna le regard, cherchant une autre issue à son regard mais cette porte rouge l’attirait.
- Elle s’appelle Béatrice. La « chatte rousse » de tantôt. Je crois que je l’aime pour vrai. Mais, elle me traite comme un minus. Je dois être trop vieux pour elle.
Je fus tenté de lui dire qu’en effet cette fille ne devait pas avoir plus de 25 ans alors qu’il en avait le double. Il m’aurait facile de le sermonner encore une fois en le suppliant de vivre sa vie d’homme mature, de laisser ses fantasmes d’adolescent derrière lui mais je me tus. Il avait droit à ses rêves et à ses déceptions.
- Elle est majeure, au moins? dis-je en souriant.
- Franchement. Je ne veux pas me retrouver en cours pour détournement de mineure. Non, elle a 27 ans. Elle étudie en psycho.
- Ailloille! Si ça se trouve, tu es dans le trouble. Tu t’imagines te lever le matin et qu’elle se mette à te psychanalyser parce que tu as un mal de bloc ou un petit trouble d’érection?
Il ria de bon cœur mais ce fut de trop brève durée :
- J’ai vraiment été une vraie plaie pour tout le monde. Je n’ai jamais voulu lâcher prise sur notre enfance. Je suis rendu un vieux croûton avec un cerveau d’adolescent boutonneux.
- C’est elle qui t’a dit ça?
- Non, tout le monde en général. Elle, elle ne me parle pas. Elle a peur de moi. Peut-être qu’elle m’a trop souvent vu saoul et que mes manières étaient pas ce qui l’excitait le plus, disons.
Je passai un bras autour de son épaule :
- Pourquoi est-ce que tu ne commencerais pas par au moins une simple lettre d’excuses et un petit bouquet de fleurs sauvages. Rien d’autre. Pas d’invitation à s’envoyer en l’air au motel ou d’allusion à quoi que ce soit. Ça va lui enlever de la pression et surtout relaxer soin majeur qu’elle semble aimer te montrer en te voyant.
- Tu crois que ça suffirait? demanda-t-il, gêné.
- Pas du tout. Mais au moins, ça va calmer l’irritation et on verra ensuite.
- Elle est beaucoup trop belle pour moi. Elle doit avoir cinq ou six chums. Mais maudit qu’elle est belle…
- La jeunesse, c’est toujours plus beau qu’un couple de croûtons passés date. Allez, viens on va aller prendre un bon café noir chez Tim Horton ensuite je t’amène chez toi pour faire un peu de ménage et une brassée de linge. Tu sens le fond de caisse de bières.
Nous nous levâmes et Mathieu déposa un dix dollars sur la table en disant : « Mon dernier tip pour la waitress. Ça va prendre un petit bout de temps avant que je revienne ici. Du moins pour boire. Je me suis trouvé un grand frère pour me sortir de ma misère! »
- Tu devrais écrire des chansons comme notre beau-frère adoré. Je suis certain que tu serais meilleur que lui.
- Ça alors, on a encore un autre point en commun : le beau-frère, l’artiste manqué…